Lost Referents of Some Attraction

J’étais réticent, au début. Une exposition d’art contemporain avec, sur les murs, des textes difficiles à lire, au sol, des volumes blancs, et des télés avec des vidéos énigmatiques dedans. L’espace, la Sharjah Art Gallery, me semblait confus, illisible. Une rotonde, un escalier, des couloirs, dans l’Université Américaine du Caire, un délire architectural magnifique et mégalo, compound parmi les compounds dans la périphérie de la ville.

Antonia Alampi m’a invité à regarder de plus près, à lire attentivement les textes. C’est elle qui m’avait conseillé de venir voir l’exposition de Malak Helmy, une artiste égyptienne. C’est elle la curatrice. Quelques jours avant, elle m’avait dit que ce n’était pas facile, que l’espace était biscornu, que l’œuvre elle-même pouvait être hermétique. Ça m’a intrigué. Antonia est l’une des cofondatrices d’un superbe espace d’art contemporain, Beirut in Cairo, dans un quartier plutôt populaire du Caire – et ce n’est que l’un des multiples projets auxquels elle participe. J’ai tendance à lui faire confiance.

Elle avait raison. J’ai repris l’expo au début. J’ai lu les textes, un à un. L’ambiance sonore est venue m’imprégner, naturellement. Les vidéos apportaient un contrepoint parfait. Et j’ai été emmené une heure durant dans une errance, douce et flippante, entre mer et soleil, sable et béton. Malak Helmy traduisait la vie dans les compounds du désert, ces utopies qui pourraient aussi bien être au Qatar dans les années 80 – là où l’artiste a grandi – que sur Mars le siècle prochain. Des cités idéales, des décors de théâtre, construits, littéralement, sur du sable. Fragiles comme une preuve de vie.

Je me suis souvent retrouvé dans ces espaces, en Egypte ou au Moyen-Orient – mais j’avais du mal à les comprendre, à les lire. Je me demandais ce que ça faisait d’y grandir, d’être façonné par ces utopies. Je me demandais quelles créations, quels imaginaires cela pouvait engendrer. J’en ai eu un aperçu dans cette exposition. Les textes exprimaient quelque chose de nostalgique et d’incertain, les vidéos, des éclats lumineux, les sons, des échos lointains. Dans une pièce, à terre, des tas de centaines de feuillets tremblaient sous le souffle d’un ventilateur. Sur chaque tas, une lourde pierre empêchait les feuillets de se disperser. Une superbe image. Les écrits peuvent s’envoler – seule la pierre les retient.

Je suis rentré chez moi, un nouveau monde en tête. Je suis curieux de voir ce qu’il produira.

(Je paie une chicha à celui qui me fera une bonne traduction en français du titre de l’expo)

Détails sur l’expo ici

Boum

Le 24 janvier 2014, un coup sourd et puissant résonne, plus dans les tripes que dans les tympans. Les chiens du centre-ville aboient, furieux. C’était quoi ? C’était confus, dans les rêves du matin. Ça aurait pu être un accident de voiture, l’explosion d’une conduite de gaz. Je n’ai pas pensé à un attentat tout de suite – ou j’ai refusé d’y penser. Ce n’est même pas l’explosion qui m’a réveillé – ce sont les chiens.
C’est toujours dur à admettre, la violence. Il faut un temps pour l’accepter. Que ce soit une baffe dans la gueule ou un tank dans la rue. Se retrouve-t-on dans une émeute, on se dit que c’est encore une manifestation. Voit-on un mort couvert de sang, on se dit qu’il n’est que blessé. Entend-on des tirs, on se dit qu’ils sont loin. A moins que je ne sois trop optismiste.
Il faut s’habituer. S’habituer à se prendre des baffes, voir des tanks, entendre des tirs, sentir les explosions. Je m’étais habitué aux émeutes. Il y en a eu un sacré nombre, ces trois dernières années. Comme un météorologue suivant graphiques et écrans, j’étais en mesure d’interpréter les signes, de pouvoir estimer à distance la teneur d’une manif ou l’ampleur d’une émeute, en fonction de la réaction des médias, des témoignages sur les réseaux sociaux, des textos échangés. J’arrivais à savoir si ça valait le coup de se déplacer. Oh, je me suis fait avoir à plusieurs reprises, en prenant des vessies pour des lanternes et inversement. Mais dans l’ensemble, ça marchait pas mal.
C’est devenu de plus en plus violent. Cette journée du 25 l’a montré. Alors que la majorité des Egyptiens dans la rue rendaient un hommage ébouriffant à Sissi, les opposants étaient chassés à coups d’armes à feu dans les rues adjacentes. Une trentaine de morts pour le 3e anniversaire de la révolution égyptienne.
Mais ça, on s’habitue, malheureusement – on sait à peu près où aller, comment réagir. Ce qui est nouveau pour moi, ce sont les attentats à la bombe, comme à Mansourah le 24 décembre – une quinzaine de morts. Je sais faire la différence entre des feux d’artifice, des tirs de lacrymos et des tirs à balles réelles. Mais je ne sais pas très bien identifier une explosion d’une autre explosion. La veille du 25 janvier, il y en a eu quatre. Elles ont causé la mort de six personnes. C’est peu, encore. Mais les poseurs de bombe risquent de s’améliorer. De perfectionner leurs techniques.

Ce matin-là, j’ai compris que ce n’était pas une conduite de gaz quand le téléphone de La Photographe a sonné. Les chiens s’étaient tus. C’était au tour des hommes de parler, d’écrire, de tweeter. C’est gros ? Oui. Les premières photos sont diffusées, une épaisse fumée se forme au-dessus de la ville. L’explosion a résonné fort. Ils l’ont entendue jusqu’à Zamalek. C’était où, exactement ? Garden City, Abdeen ? Abdeen.
Deux copains se mettent en route, on les suit à distance. Ils se font pourchasser par des groupes d’excités hostiles. Un journaliste a réussi à se faufiler. Il témoigne. Un cratère, la façade de la Direction de la Sécurité du Caire soufflée. Les vitres des échoppes à la ronde, balayées. Le Musée des Arts islamiques, en face, abîmé.
Je vois très bien l’endroit. J’y ai été arrêté, le 4 février 2011, le lendemain de mon arrivée au Caire. Je débarquais de l’aéroport. Mais le Caire entier était sur les dents, livré aux comités populaires, ces groupes de citoyens qui gardaient leurs quartiers, arrêtaient tout individu suspect. Ma voiture a été arrêtée, j’ai été fouillé, sorti, livré à des militaires, interrogé par des moukhabarat (la police secrète). Tout s’est bien passé. C’est la routine, pour un journaliste étranger, de se faire arrêter par des moukhabarat au Moyen-Orient. A tel point que le mot est passé dans le dialecte – la « routine », que voulez-vous. En général, ça ne va pas très loin.
C’était drôle, d’ailleurs. On m’avait assigné un pioupiou pour me garder. Tout jeune, tout curieux. Comme n’importe quel Egyptien, il n’a pas pu s’empêcher de me demander d’où je venais. J’ai répondu en arabe. Il m’a demandé si je parlais arabe. J’ai répondu oui et on a engagé un brin de conversation. Du coup, l’officier a dit au pioupiou de bouger et m’en assigné un autre – qui a fini, assez vite, par me demander d’où je venais. Alors je lui ai répondu et on a papoté aussi, du coup on m’a assigné un nouveau pioupiou. Cette fois-ci je n’ai pas poursuivi la conversation – j’allais finir par me faire remarquer.
Ce qui était moins drôle, c’étaient les gens arrêtés, barbus, pour la plupart, et bâillonnés, agenouillés tout autour de la Direction de la Sécurité, l’un des multiples symboles de l’oppression du système Moubarak. Une cible évidente.
C’est ce symbole qui a été visé le 24 au matin, à 6h30. Trois autres bombes, dont deux de faible intensité, ont explosé ensuite ailleurs Caire. Par texto, sur Twitter, les journaleux évaluaient, estimaient, jaugeaient. Pas à pas, on apprivoise un nouvel environnement, un quotidien avec des attentats à la bombe. Parfois, dans la rue, dans un rassemblement, j’évalue le potentiel d’une attaque là, à l’instant. Où aller, comment se positionner, quels sont les points d’entrée pour une voiture piégée.
C’est mauvais signe : ça veut dire qu’on s’habitue.

Jugement premier #4 – Fin de partie

La séance n’a toujours pas repris. On s’ennuie. C’est souvent comme ça, l’Egypte : tout en montées et descentes, comme un sentier alpin, le grand air du Caire – sic – en plus.
Que fait-on, en Egypte, quand on s’ennuie ? On bavarde. Journalistes, avocats, activistes tentent de comprendre ce qui se passe. Grosso modo, on y voit aussi clair qu’à l’intérieur de la Grande Pyramide. On ne sait pas quand la séance reprendra, si elle reprendra. Qui sont les avocats de la défense ? Sans que rien ne soit officiel, Selim el-Awa s’impose comme le chef de file. Appuyé par un parti islamiste modéré, le Wasat (le « Centre »), pendant la dernière présidentielle égyptienne, el-Awa, à 71 ans, a toujours su naviguer juste dans les eaux troubles de la politique égyptienne. Là, littéralement sur le devant de la scène, il commente, dément et dénonce.
Un petit avocat, tout rond sur sa chaise, dévore un paquet de bonbons. C’est Kamar Moussa. Il refuse de dire qu’il est avocat pour les Frères : « Ce ne sont pas des Frères, ce sont des citoyens égyptiens dont je prends la défense. Ici, nous sommes tous des avocats de la défense, n’est-ce pas ? » Il sourit, ses yeux sont pleins de malice et sa bouche, pleine de bonbons. Il maîtrise l’art de répondre à des questions par des questions à la perfection. Cet art, très égyptien, est très irritant quand on est journaliste et qu’on attend des réponses. Sur le moment, on croit qu’on apprend plein de choses. On rentre chez soi, on relit ses notes, et on s’aperçoit qu’on s’est fait embobiner comme une momie. Kamar Moussa finit par concéder qu’il est avocat de Mohamed el-Beltagy, le tribun, sans rentrer dans les détails.
A leur décharge, les avocats de la défense n’ont pas pu rencontrer leurs clients. Difficile de définir une stratégie dans cette situation – qu’ils ne contribuent pas vraiment à éclaircir non plus. On continue la tournée des avocats. Ragia Omran parle à toute une assistance. Elle, elle donne des réponses, et en anglais, en plus. Et quand elle ne sait pas – miracle, elle répond : « Je ne sais pas ». Elle est donc prise d’assaut par les journalistes.
Une sacrée femme, Maître Omran. Elle est ici au procès pour les victimes de ce soir du 5 décembre 2012 où des milices pro-Frères ont attaqué des manifestants pacifiques. Elle est dans la rue pour protester contre la justice militaire contre les civils, une pratique encore courante en Egypte. Les traits fatigués, l’intelligence vive, elle mène des combats qui trouveront leur issue dans 5, 10 ou 20 ans. Peut-être.
Vers midi, la séance reprend. A nouveau, on entend Morsi du fond de sa cage, sans le voir. Adel Tomas, le journaliste vindicatif qui crie sans cesse « A mort » et « Traître » à l’ancien président, tente de reprendre son manège. Mais cette fois-ci, personne ne le suit ; au contraire, la salle entière, à court d’énergie semble lui dire d’arrêter. Tout le monde veut sortir. Depuis 8 heures du matin, dans cet amphithéâtre, on est coupés du monde. Depuis 8 heures du matin, Le Caire peut brûler, on n’en sait rien. La partie est jouée, chacun a tenu son rôle, il faut que ça aille vite, à présent.
Les actes d’accusation sont lus à toute vitesse (possession d’armes blanches, attaque d’un sit-in pacifique, etc.). Le procureur ne laisse pas le temps aux Frères de répondre. Dans leur cage, ils sont à l’affût de la moindre pause, de la moindre respiration du magistrat – si sa voix faiblit, ils agressent, on entend « coup d’Etat militaire », « traîtres ». Mais le procureur tient bon. Il élève le ton, accélère la lecture. Dans leur cage, épuisés, les prisonniers ne relèvent plus le défi. Morsi, seul encore à s’obstiner, répond d’une voix égale quand on lui demande s’il prend un avocat : « Je ne reconnais pas ce tribunal, je suis le président légitimement élu de la république égyptienne, victime d’un coup d’Etat militaire et retenu de force. » Le procureur reprend alors la lecture et étouffe la voix du président légitimement élu de la république égyptienne, victime d’un coup d’Etat militaire. La lecture des actes d’accusation achevée, le président du tribunal, ravi d’en avoir fini, ajourne le procès au 8 janvier, lève la séance. Avant même qu’on ne le réalise, les juges et les prisonniers sont partis. S’il y avait eu un rideau, il aurait été baissé, laissant l’assistance désemparée. C’est déjà fini ? Que va-t-il se passer ensuite ? On quitte la salle, il y a les pressés et les traînards, on commente tous ensemble la performance.

C’est la première fois que j’assiste à un procès politique. Les Frères ont eu leur tribune, leur opposants aussi, les avocats leur plaidoirie, les journalistes leur citation. Une pièce de théâtre avec pour climax l’apparition de l’ancien président – Mohamed Morsi a été montré à la foule. Dans cette petite pièce, pendant quelques heures, s’est produite une représentation hallucinante où on s’empoigne dans un procès, où les anciens maîtres ne sont que des ombres derrière des barreaux, où les nouveaux maîtres, de retour au pouvoir, sont à leur place : invisibles et partout.
Puis, de retour dehors, on récupère les téléphones, on se connecte sur Twitter. Que s’est-il passé ces dernières heures ? Y a-t-il eu des manifestations, des émeutes, des prisonniers, des victimes, des disparus, des morts ? De retour dehors, on revient à la réalité : en Egypte, la politique ne se résume pas à une pièce de théâtre, à une tribune, à des discours. En Egypte, la politique tue.

Les petits-déjeuners

Il y a des moments où on verrouille pour ne pas se dire les choses.
On peut verrouiller longtemps.

Et certain soir, on se dit « Nicolas est otage ».

Quand je l’ai entendu pour la première fois, il ne me connaissait pas.

C’était en 2003, pendant la guerre d’Irak. J’écoutais France Inter dans la cuisine de la maison où j’ai grandi. Je me souviens très précisément de cette cuisine, de la façon dont le soleil entrait dans l’après midi et réchauffait la table à manger en bois. C’était une jolie maison, une jolie cuisine et France Inter y prenait une couleur particulière. La même radio n’est jamais la même. Elle change en fonction du poste, de la taille et de la forme de la pièce où elle est écoutée, de l’oreille de l’auditeur.

Nicolas était correspondant en Irak. Je me souviens très précisément de la façon dont sa voix résonnait dans la cuisine de la jolie maison. Il avait une façon très particulière de dire, de scander, de caler sa respiration. Sa voix était claire, pas travaillée à la clope et au whisky. Nicolas ne fume pas et devient soûl au bout d’un verre de vin.
Il n’y avait pas une pointe de cynisme ou de lassitude, il n’y avait pas ce ton parfois triste, parfois beau, les deux souvent, des voix qui ont raconté trop de malheurs. Il nous racontait la guerre avec la voix claire d’un type qui ne se trouvait pas dans un pays en guerre.
Non, cette voix, vraiment, détonnait. Elle a dû s’imprimer un peu dans le bois de la table à manger, avec le soleil de l’après-midi, dans la cuisine de cette maison.

Je n’en sais rien : depuis, la chouette maison a été vendue. France Inter n’a plus jamais résonné pareil. Et je suis devenu journaliste.

Après quelques péripéties, je me suis installé en Egypte.

Nos chemins allaient finir par se croiser. Le Moyen-Orient, entre journalistes, coopérants, diplomates, est un petit monde.

On m’avait donné un boulot à faire. Il ne me connaissait pas, mais il m’a écrit, spontanément : « N’hésite pas à me faire signe si tu as besoin de tuyaux. » Mon dieu oui, Nicolas, j’ai besoin de tuyaux. Il m’a consacré beaucoup de temps, filé des contacts. C’est rare, voire exceptionnel. La concurrence est rude, dans la profession. Mais voilà, il a fait ça, je ne sais pas très bien pourquoi. Il avait bien aimé l’un de mes articles. J’avais le sentiment de passer de l’autre côté du miroir : je commençais à connaître les gens qu’avant, je lisais ou j’écoutais. Je reconnais que ça fait bizarre parfois. Je ne sais pas très bien quoi dire.

En février 2012, nouveau mail : « Salut l’ami, je passe au Caire demain matin en coup de vent, la Syrie en ligne de mire. On prend un kawa ? »
Bien sûr Nicolas. Ça ne le gêne pas trop, les petits déjeuners : il est du matin. Ce gars-là, parmi les journalistes, est décidément à part.

On s’est vus dans un café du centre-ville. Il a parlé.
Ces journalistes de radio ne savent pas à quel point ils nous façonnent.

Sa voix m’a ramené un bref instant dans la jolie maison en 2003. J’ai revu la cuisine et la table en bois, réchauffée par le soleil. Ça m’a fait un drôle d’effet. Je ne lui ai jamais dit, bien sûr.

Mais avec Nicolas, ça va. Ce garçon sait vous mettre à l’aise. C’est quand même le type qui part dans la Syrie en guerre en chaussures bateau. Ce n’est pas par hasard : dans le monde arabe, on se déchausse avant de rentrer dans les maisons. Mais si on doit partir en vitesse, au hasard quand des Mig pointent leurs nez, les gros godillots de baroudeur peuvent, littéralement, vous coûter la vie. Il y a beaucoup d’écoles différentes, chez les journalistes, quant aux meilleures chaussures à emporter dans les zones à risque. Pour certains, ce sont les baskets ou les chaussures de randonnée légères. Ce sont souvent les photographes. C’est pas mal. D’autres, ce sont les gros godillots de cuir. Confortable, encombrant mais, en un coup de cirage, on peut être présentable si on doit être reçu chez des officiels.
Quoi qu’il arrive, c’est un choix crucial : en reportage, les sacs sont petits et la même paire de chaussures peut vous durer des jours, des semaines – voire des mois.

Je sais qu’il portait des chaussures bateau en juin 2013, quand il est, une nouvelle fois, entré en Syrie. J’étais en Turquie, pour couvrir les manifs contre Erdogan. Il m’avait envoyé un mail à la Nicolas : « Salut, je suis de passage à Istanbul demain matin, en transit pour la Syrie. Ça te dit de prendre un petit déjeuner ? »
Il y a des grands reporters avec qui on boit des litres de bière. Et il y a Nicolas Hénin, avec qui on prend des kilos de petits déjeuners.
Il allait bien et moi aussi. On a parlé boulot, la vie au Caire, etc. Puis il est parti avec ses chaussures bateau et sa voix qui me rappelle la jolie maison.

On peut verrouiller mais on n’oublie pas.

Jugement premier #3 – Règlement de comptes

Le juge Ahmed Sabry Youssef semble l’un des rares, dans cette salle, à ne pas jouer un rôle. Il n’est pas dupe. Lève les yeux au ciel devant les comédies des uns et des autres. Il sait laisser le public se défouler avant de tenter, à grands coups de marteau, de ramener le calme – il y arrive plus ou moins bien.
La salle, après s’être déchaînée, revient à la raison. Le juge commence : « Au nom de dieu, le très miséricordieux… » Il se fait couper immédiatement la parole par l’un des prisonniers qui scande, encore : « A bas le régime militaire ! » Les Frères s’ingénient à ne pas le laisser parler. Ahmed Sabry Youssef demande à chacun d’entre eux s’ils souhaitent prendre un avocat. Extrait.

Le juge
Ahmed Abdel Atty ?

Ahmed Abdel Atty
C’est moi.

Le juge
Prenez-vous un avocat ?

Ahmed Abdel Atty
Oui c’est bien moi, je suis le conseiller de Mohamed Morsi, le président de l’EGYPTE RENVERSE PAR UN COUP D’ETAT MILITAIRE CETTE COUR N’EST PAS

Le juge, interrompant
Alaa Hamza ? Vous prenez un avocat ?

Alaa Hamza (à peine audible)
Coup ! Militaire !

Le juge, interrompant encore
Mohamed el-Beltagy ?

Beltagy, rugissant
Traîtres ! Traîtres ! Coup d’Etat militaire ! Meurtriers !

Le juge, impassible
Essam el-Erian ?

C’est très étrange d’entendre les prisonniers sans les voir. Derrière leurs barreaux, ils n’ont que leurs voix. Alors ils l’utilisent le plus possible. Dans ce domaine là, Beltagy est le meilleur, le plus offensif, le plus difficile à faire taire.
Le juge en arrive à Mohamed Morsi.
« Je suis le président légitime de la République égyptienne destitué par un coup d’Etat militaire. Ce tribunal n’est pas légitime. C’est un instrument du régime militaire. » Il reprend son discours de plus belle. Si Beltagy rugit, Mohamed Morsi mugit.

Le public se déchaîne, à nouveau. Il semble bondir. L’ancien président parle ; on veut le voir, encore. Ce n’est pas l’aimable bousculade, à peine comparable à une sortie de métro cairote, comme cinq minutes plus tôt. Non, là, c’est une ruée, une mêlée, une empoignade. A nouveau, on passe de banc en banc, de table en table, on se presse vers l’avant de la salle pour tenter de distinguer le box. A l’intérieur, les prisonniers devisent tranquillement, comme s’ils étaient fiers de leur coup, fiers d’empêcher le bon déroulement du procès. Ils brandissent le signe de Rabaa – Morsi se joint à eux.
Contre eux, des cris fusent, encore, « A mort, A mooooooooort ! » La séance est suspendue, dans l’indifférence quasi complète.
Ce n’est pas seulement le procès de Morsi, aujourd’hui : c’est aussi un règlement de comptes. Les avocats du syndicat des journalistes brandissent le portrait de Husseini Abou Deif, un journaliste tué dans la nuit du 5 au 6 décembre 2012. La nuit d’Ittihadeya, quand des manifestations entre pro et anti-Morsi ont dégénéré en affrontements, près du palais présidentiel. Abou Deif filmait. Il a reçu dans la confusion une volée de tirs de grenaille au visage. Il est mort quelques jours plus tard. Pour la corporation, il a été tué par les Frères, tué parce que journaliste. Toute une profession a porté le deuil. Les marches du syndicat des journalistes, dans le centre-ville du Caire, avaient été repeintes rouge sang. Depuis, la corporation des journalistes égyptiens a déclaré la guerre contre les Frères musulmans et contre Mohamed Morsi. Une guerre qui se poursuit aujourd’hui, parfois au mépris du bon sens, un grand lynchage médiatique à coups d’éditos furieux et d’articles accusateurs.
Alors quand le portrait d’Abou Deif est brandi, ce sont des cris furieux, déchaînés, qui résonnent, « A MORT, A MORT, TRAITRE, TRAITRE ». L’aboyeur en chef, le journaliste Adel Tomas (cf. épisode précédent), improvise : « Morsi traître, Morsi meurtrier ». Sa voix sonore porte dans toute la salle.
Un avocat de la défense se retourne. Du regard, il fusille Adel Tomas. D’un signe de la main, il le raille. « Combien, combien, on te paie ? » demande le journaliste, le visage rempli de mépris. « Toi, t’es payé par les Américains et le Qatar », répond Adel Tomas, plus méprisant encore. Puis l’avocat raille l’assistance entière, accuse tout le monde de corruption. Est-ce à cause de lui ? A cause de tensions qui ont besoin de se libérer ? Un homme bondit, chaussure à la main, prêt à châtier l’avocat insolent.
La confusion est à son comble. Des départs de bagarre éclatent de tous les côtés alors que des dizaines de personnes sont debout sur les tables pour voir Morsi qu’on voit toujours aussi mal. On brandit des chaussures, on hurle, on trépigne, on trébuche, on tente de raisonner, d’apaiser, ou on attise, on provoque –
D’un coup, le calme revient. Personne n’a vraiment envie de se battre. On est allé assez loin. Un jeune journaliste dit à Adel Tomas, qui tente de ranimer la flamme, de se calmer : « Tu ne veux pas te taire, juste cinq minutes, qu’on puisse travailler ? »
Miraculeusement, Adel Tomas, se tait, se rassoit, renfrogné, parle à ses voisins. Le climat s’allège, les conversations reprennent, on se demande comment ça va, c’est l’euphorie. En Egypte, même le calme est intense.

Il est 11h11, la séance n’a toujours pas repris, le troisième acte s’achève.

Jugement premier #2 – « A mort ! »

Le public arrive. De nombreux journalistes, des observateurs, beaucoup d’avocats. Peut-être une centaine de personnes, tassées, attentives, hilares. Tout le monde se connaît, s’interpelle, commente. Va-t-on voir Morsi ? Où est-il ? Et dans le box, qui y a-t-il ? Et toi, que deviens-tu, ça fait si longtemps ! De grands sourires s’échangent, d’un bout de la salle à l’autre. Les seuls à rester immobiles dans cette houle joyeuse sont les avocats de la défense, fermes et sombres comme des brise-lames malouins.
L’un des greffiers tente de lire la liste des accusés. Du fond du box des prisonniers, fusent les « A bas le régime militaire », « traître ». Ahmed Abdel-Atty, ancien conseiller présidentiel, accuse, en anglais : « Morsi never met his family, his lawyers. Morsi is still our president ». Un journaliste égyptien, derrière moi, grommelle : « Fuck you. And fuck your president. »
Le temps passe et la foule presse. « Les étrangers sont placés devant, alors qu’ils ne sont même pas dans leur pays, et nous on reste derrière ? » s’énerve une journaliste égyptienne. Elle est simplement arrivée après tout le monde. La tension monte et redescend, régulièrement, Morsi se fait attendre, personne ne sait s’il se présentera.
Il faut encore se tasser : d’autres avocats arrivent, en nombre et en retard. Eux ont droit aux premiers rangs. Alors tout le monde râle et bouge à contrecœur. La journaliste qui se trouvait mal placée se dispute avec un autre journaliste égyptien, qui lui-même râlait. Le ton monte très fort, redescend très vite : ils sont séparés et la journaliste a fini par trouver une bonne place. Puis la houle joyeuse reprend, les vagues de rires et d’apostrophes vont d’un bout à l’autre de la salle. Les agents de sécurité, présents par dizaines, participent volontiers au bavardage. La plupart sont en civil, plus ou moins bien habillés. L’un d’entre serait parfait en mafieux sicilien dans un film de Coppola.
Rarement moment n’aura été aussi confus : qui est qui ? Qui fait partie du public ? Qui fait partie de la sécurité ? Qui est chargé de mener le chaos et qui est censé ramener l’ordre ? Les avocats, au moins, portent une robe. Mais lesquels sont ceux de la défense ? Ceux de la partie civile ? Ceux du syndicat des journalistes ? Où sont les procureurs ? Qui est ce type, tout rouge, qui parle pour trois ? Ah, c’est Robert Fisk.

A 10 heures, les prisonniers font officiellement leur entrée – ou d’autres prisonniers, au moins. Qui sont-ils, on ne sait pas, mais du fond de leur cage, on les entend crier : « A bas le régime militaire ! » – encore. Les avocats de la défense, en réponse, se lèvent d’un coup et frénétiquement, font le signe de Rabaa.
La salle est hostile. Une journaliste égyptienne se campe devant quatre des avocats de la défense : « A mort ! » Elle est mollement ramenée à la raison par les agents de sécurité. Le calme revient.
C’est le premier « à mort » de la matinée.

On apprend que les accusés devront répondre de la mort de 3 personnes, de la détention et de la torture de 49 à 54 personnes (chiffres imprécis), sans compter les 220 blessés de « Ittihadeya », cette nuit du 5 décembre 2012 où les milices des Frères ont attaqué un sit-in pacifique près du palais présidentiel.

Puis, à 10h25, Morsi rentre.
Les esprits se déchaînent. La houle joyeuse se transforme en tempête.
Les avocats de la défense scandent comme des supporters de foot : « Morsiiiiii, Morsi ! », font le signe de Rabaa de toutes leurs forces. Les journalistes égyptiens répondent : « A mort, à mort ! Traître ! Meurtrier ! » Une personne, en particulier, nourrit la colère. Adel Tomas, journaliste pour le journal Naba, un colosse tonitruant qui ne cessera d’appeler à la mort de Mohamed Morsi.
L’ancien président est à voir. Mais on ne voit rien. Alors chacun se met debout, d’abord sur les bancs, qui grincent, puis sur les tables, qui couinent. Morsi est trop loin, on ne voit rien  à cause de ces grilles, à cause de ces barreaux. Il faut jouer des coudes, marcher sur les tables, se mettre sur la pointe des pieds. On crie, on s’interpelle, on essaie de voir, « tu le vois, tu le vois ? » On ne voit toujours rien. Adel Tomas crie : « Le peuple veut l’emprisonnement du président », reprenant le slogan révolutionnaire « Le peuple veut la chute du régime ». Il n’est pas vraiment repris : la grande affaire, c’est de voir Morsi, pour sa première apparition publique depuis sa destitution. A-t-il maigri, est-il marqué ? Il faudra se contenter d’une silhouette sombre : Morsi a obtenu de ne pas enfiler le costume blanc de prisonnier. Il porte une veste et une chemise blanche. C’est pour ça, selon la rumeur de la salle, qu’il est arrivé autant en retard. En vérité, on n’en sait rien. Mais il ne semble pas en méforme.
Le calme revient, la foule se replie en bon ordre. On revient à sa place, on descend des tables, on s’assoit sur les bancs. Le chaos aura duré cinq minutes.

Le juge Ahmed Sabry Youssef fait son entrée.
Et, semblant venir de très loin, reconnaissable entre toutes, une voix se fait entendre : « Mon nom est Mohamed Morsi et je suis président de la République ! » Il tonne : « Cette cour est un instrument du coup d’Etat militaire. Vous n’avez rien à faire là. Vous ne devriez pas siéger. » La voix fait revenir, d’un coup, une année de discours, la joie du 30 juin 2012 sur la place Tahrir, le premier président librement élu d’Egypte, puis très vite, dès l’automne, la méfiance, d’autres discours répondant au chaos répondant aux discours qui entraînent, à nouveau, le chaos, l’appel au calme et les rappels à l’ordre, la dénonciation du complot étranger, les pleins pouvoirs, les gens rassemblés, inquiets, goguenards, provocateurs, aux terrasses de café, l’Egypte qui se divise, les Egyptiens qui se battent entre eux, la peur de la guerre civile, les ultimes discours, « légitimité, légitimité, légitimité ».
Cette voix est le symbole d’une année de pouvoir Frère musulman. Cette voix sort maintenant d’une cage.

Fin du deuxième acte. Il est 10h35.

Jugement premier #1

L’académie de police est une forteresse immense dans la banlieue du Caire. Le complexe est bien gardé. A l’extérieur, des dizaines de policiers anti-émeute. Fouille et papiers s’il-vous-plaît. Puis, un no man’s land d’un kilomètre le long d’un mur d’enceinte aux miradors murdeberliniens.
Des dizaines de policiers se tiennent autour de la porte numéro 8. Fouille et papiers s’il-vous-plaît. On laisse le téléphone portable. On est coupé du monde, pour quelques heures.
Pour se déplacer à l’intérieur du complexe, on prend un bus. Fouille et papiers s’il-vous-plaît, encore. C’est la dernière fois. Se dressent ici et là d’immenses bâtisses droites et sévères. Dans l’une d’entre elles, un grand amphithéâtre pour 500 personnes – le tribunal. Dans l’amphithéâtre, une cage. Grande, elle occupe le tiers de l’espace disponible. Solide, elle mélange barreaux et grillages. Peut-être faudrait-il dire cellule, box, prison. Mais non, c’est une cage, pour humains.
Cinq silhouettes vêtues de blanc vont et viennent, en silence. A cause du grillage, on distingue mal leurs traits. Ils lèvent les mains, forment un 4 avec leurs doigts : le signe de Rabaa. C’est maintenant le symbole des partisans de Mohamed Morsi et des Frères musulmans – ceux qui dénoncent le massacre du sit-in de Rabaa, le 14 août, par les forces de l’ordre, ceux qui dénoncent la reprise en main de l’Egypte par les militaires.
Les silhouettes vont et viennent, en silence, entre les travées. Elles donnent l’impression de hanter la cage. Une silhouette s’approche. Les traits se précisent. Son nom est chuchoté. C’est Mohamed el-Beltagy, parmi les Frères, le tribun, celui qui, pendant les manifestations de cet été, appelait du matin au soir au départ des militaires. Il reste muet et souriant. Il fait le signe de Rabaa. Puis il rejoint les autres silhouettes qui tournent toujours, dans leur cage, en silence.
Une voix se fait entendre. Faible et déterminée, elle porte, pourtant, dans tout l’amphithéatre. D’où vient-elle ? Le public encore clairsemé met un temps à comprendre. La voix vient de la cage.  C’est Essam el-Erian, parmi les Frères, le florentin. Intelligent, retors, c’est l’un des cadres les célèbres de la Confrérie. Il avait longtemps échappé aux autorités, narguant le pouvoir égyptien dans des interviews sur al-Jazzera.

Essam el-Erian.
Ce procès est illégal, inconstitutionnel. Ce procès devrait être celui de Sissi. Le seul président légitime est le président élu. Partout, les Egyptiens ont manifesté contre le système militaire. Nous sommes des hommes libres et le peuple libérera ce pays du régime militaire.

Les prisonniers, psalmodiant.
A bas, le régime militaire.
Dégage, Sissi.
Notre président, c’est Morsi.

Mohamed el-Beltagy.
Dans ce tribunal illégitime, nous affirmons que les militaires tuent le peuple égyptien.
Il parle de plus en plus fort.
La bataille des chameaux, Maspero, Mohamed Mahmoud ! Ils tuent le peuple égyptien !
Il clame, maintenant. Sa voix de tribun est revenue.
Les chrétiens à Maspero, les jeunes supporters à Port-Saïd, les Frères musulmans, partout ! Ils tuent le peuple égyptien ! Nous avons été accusés de représenter le chaos, mais voyez : le chaos, ce sont eux !

Erian reprend, plus calme.
Depuis le 3 juillet, le peuple égyptien manifeste pacifiquement contre le régime militaire, sans être écouté…

Il est interrompu. Dans l’assemblée, un homme se lève, lent et élégant, fines lunettes de métal, impeccablement rasé, costume parfaitement coupé : l’incarnation de l’homme de lettres égyptien. Il s’appelle Adel Noman, il est écrivain et journaliste. Il prend la parole, avec assurance.
Monsieur Erian, vous êtes un menteur et vous répondrez ici, devant le peuple égyptien, de vos mensonges !

Il n’a pas le temps de développer. La réplique est furieuse. Les prisonniers se pressent contre les barreaux, jettent des slogans au visage d’Adel Noman.
A bas le régime militaire ! Traître, traître ! A bas, à bas le régime militaire !

Adel Noman, vacillant.
Ecoutez-moi, écoutez-moi, vous êtes des menteurs, tous !

Les prisonniers vocifèrent. Ils accablent le journaliste de slogans.
Tu es au service de l’armée, au service de la police ! Traître, traître ! A bas le régime militaire !

La contre-attaque continue, toujours aussi furieuse. Adel Noman tente encore.
Ecoutez-moi, écoutez-moi, vous êtes des menteurs et des meurtriers, vous n’êtes pas de vrais croyants ! Ce tribunal sera l’occasion de voir votre vrai visage !

La voix d’Adel Noman se brise, on ne l’écoute déjà plus.
Les Frères parlent, on les presse de questions. Essam el-Erian dénonce pêle-mêle mauvais traitements, voire la torture pour Alaa Hamza, qui montre ses marques, mais derrière le grillage, on ne voit rien. Ils sont isolés les uns des autres, ne peuvent pas communiquer ni voir leurs avocats, non, ils n’ont jamais vu Morsi, ils n’ont jamais vu le « président égyptien », « enlevé par les militaires », ils n’ont jamais reçu de visite sauf pendant les interrogatoires, mais ils n’ont pas besoin d’avocats, parce qu’ils ne reconnaissent pas cette procédure, ni ce tribunal, « injuste, inique, inconstitutionnel », dit Erian.

Puis, c’est fini. Les prisonniers sont éloignés des journalistes, remisés dans un petit box, loin des regards, près des juges.
C’était le premier acte. Il est 8h30.