Hasan le boiteux

Je pensais à Rabia, une de nos sources au ministère de la Défense syrien, un fils de bonne famille qui aimait trop l’argent les voitures de sport la drogue et le danger, il avait disparu un beau main et son contact nous avait appris sur un ton badin il est en Suisse, euphémisme utilisé en Syrie pour désigner ce pénitencier au milieu des roches et à deux pas d’un des sites antiques les plus célèbres du Moyen-Orient, si beau quand l’aube de safran irise les colonnes blanches et le château arabe leur berger sur sa colline, Palmyre-Tadmor cité caravanière aujourd’hui peuplée de caravanes de touristes et de prisonniers, ville des agneaux égorgés en pleine rue sous les yeux effarés des Européen qui passent, capitale de la steppe syrienne où ce Rabia que je n’ai jamais vu doit encore pourrir s’il survit, en Suisse, c’est-à-dire à Tadmor à Sadnaya à Homs ou autrefois à Mezzé dans une de ces prisons militaires hauts lieux de la torture et des exécutions sommaires où ont été pendus tout au long des années 1980 et 1990 les Frères musulmans syriens, par dizaines, par centaines, leurs cadavres enfouis dans des fosses communes au creux des vallons désertiques, avec ceux des morts sous la torture ou de maladie, tuberculose, abcès divers, septicémies, mal nourris, entassés à plusieurs centaines par baraquement, interdits de visite, les activistes musulmans étaient raflés à Hama, à Alep, à Lattaquié et envoyés, un bandeau sur les yeux, à Palmyre en arabe Tadmor la bien nommée, où ils croupissaient dix, quinze ans jusqu’à ce qu’on les libère, paranoïaques, délirants, dénutris ou invalides, j’en ai rencontré un en Jordanie, une source de plus dans ma Zone, quatorze ans de prison syrienne, entre 1982 et 1996, de seize à trente ans, sa jeunesse torturée, brisée, un œil en moins, une jambe boiteuse, il me racontait que son principal loisir en prison était de compter les morts, il maintenait le comput des pendus dans la cour, de ceux qui disparaissent dans les hurlements au milieu de la nuit, au début j’essayais de me rappeler leurs noms racontait-il, mais c’était impossible, je gardais juste le compte, je m’y accrochais comme à ma vie, pour savoir si je mourais quel numéro j’aurais, jour après jour, en quatorze ans j’ai compté 827 morts dont plus de la moitié par pendaison, le plus souvent à la chaîne, la nuit – j’ai été arrêté devant chez moi à Hama au moment des événements de 1982, je ne savais rien de l’islam et du Coran, j’étais un ignorant, ils m’ont arrêté parce qu’un de nos voisins était avec les Frères, je venais d’avoir seize ans, ils m’ont mis un bandeau sur les yeux et m’ont battu, je ne sais pas où je me trouvais, dans une caserne je suppose, j’ai passé deux jours sans boire une goutte d’eau et j’ai été transféré à Palmyre dans un camion, personne ne savait où nous allions, nous sommes arrivés de nuit, on nous a fait descendre à coups de trique – les soldats nous ont torturés jusqu’à l’aube, c’était la coutume avec les nouveaux venus, il fallait nous briser, nous faire comprendre où nous nous trouvions, on m’a cassé la jambe avec une barre de fer, je me suis évanoui, je me suis réveillé dans un baraquement comme un grand dortoir, ma jambe était violette toute gonflée j’avais soif, je ne savais pas ce qui était le plus douloureux, si c’était la soif ou la fracture, je ne pouvais pas parler, un des prisonniers m’a donné de l’eau et m’a fait comme une attelle avec un vieux cageot c’est le seul soin médical que j’ai reçu, l’os s’est mal remis en place et depuis je boite je n’arrive plus à courir, fini le foot mais en prison on ne pensait plus au football, la cour c’était surtout pour pendre des gens, grâce à Dieu j’en suis sorti, j’ai appris le Coran par cœur, les livres étaient interdits, les stylos aussi, mais le Coran circulait de bouche à oreille des chuchotements, j’ai appris sourate après sourate en commençant par les plus courtes, je les ai apprises de la bouche des détenus plus âgés, dans le noir, un flot continu presque inaudible serrés les uns contre les autres nous priions tous ensemble, pour que les gardiens ne remarquent rien nous nous prosternions devant Dieu en pliant seulement le petit doigt, comme il est permis aux malades, Dieu a voulu que je survive, au moment où j’ai compté le 492e mort j’ai un œil qui s’est infecté est devenu une grosse boule purulente et douloureuse et ne s’est jamais rouvert, j’étais de bonne constitution j’étais jeune le temps a passé à Palmyre on ne vous appelait que pour une chose, pour vous pendre, les gardiens nous parlaient très peu, parfois après minuit ils appelaient une liste de noms c’était les pendus du jour, nous les saluions tout le monde était habitué aux exécutions, la première chose que j’ai faite quand je suis arrivé en Jordanie c’est aller à la mosquée pour prier debout, enfin, pouvoir me mettre à genoux même si ma jambe me faisait mal, pour remercier Dieu de m’avoir tiré de cet enfer, il finissait son récit et j’ai pensé qu’il aurait dû remercier Dieu aussi de l’y avoir mis, dans cet enfer, mais pour lui les Alaouites baasistes au pouvoir en Syrie étaient des mécréants, des envoyés du diable, Hasan (appelons-le Hasan) me renseignait volontiers sur l’opposition syrienne et sur leurs activités clandestines qu’il suivait encore de près mais était beaucoup plus réticent à parler des Jordaniens ou des Palestiniens, il a fini assassiné par le Mossad en 2002, au moment de la Grande Purge, quand la CIA envoyait dans le monde entier des listes interminables d’ « individus suspects » dont les plus chanceux se retrouvaient à Guantanamo de nouveau les yeux bandés, torturés une fois de plus car beaucoup étaient déjà passés dans les mains des Jordaniens des Syriens des Egyptiens des Algériens ou des Pakistanais pour des raisons différentes mais avec les mêmes résultats, ils finissaient dans l’île du rhum des cigares des mulâtresses sculptées par le soleil et la dictature, ils suaient à Cuba dans leurs combinaisons orange de haute sécurité bien plus visibles et réjouissantes pour l’œil des gardiens que les pyjamas rayés ou unis de Palmyre la magnifique : Hasan n’eut pas cette chance, si l’on peut dire, il mourut atteint par un petit missile radioguidé israélien qui détruisit entièrement le véhicule dans lequel il voyageait en compagnie de sa toute jeune épouse et de leur fille de deux ans, il est mort sur mes indications, c’est moi qui l’ai vendu à Nathan Strasberg en échange d’informations sur des contrats civils américains en Irak, comme preuve de bonne volonté j’ai sacrifié une source de toute façon un peu périmée Hasan le boiteux avait pris part à l’organisation de deux attentats à Jérusalem et d’un autre contre des Israéliens en Jordanie, il devenait de plus en plus discret, mentait trop souvent, adieu Hasan rescapé de Tadmor, adieu Rabia fils du dignitaire tombé en disgrâce après la mort de Hafez el-Assad le vieux lion de Damas qui avait réussi, contre toute attente, à mourir dans son lit, ou plutôt au téléphone, le jour de sa mort on ne trouvait plus une bouteille de champagne en Syrie, à Beyrouth ou à Jérusalem, le Vieux de la Montagne avait joué pendant trente ans au poker moyen-oriental et il était imbattable, il avait joué avec Thatcher, avec Mitterrand, avec Arafat, avec le roi Hussein et bien d’autres, toujours gagnant, toujours, même avec une paire de sept, parce qu’il était rusé peut-être mais surtout sans scrupules inutiles, prêt à sacrifier des pièces prêt à renverser ses alliances à assassiner la moitié de ses compatriotes s’il le fallait

In Zone, de Mathias Enard, éd. Babel, page 191 et suivantes

Capitale du bruit

« Un agronome anglais, Arthur Young, homme positif, spécial, venu ici, chose bizarre, pour étudier l’agriculture, dans un tel moment, s’étonne du silence profond qui règne autour de Paris ; nulle voiture, à peine un homme. La terrible agitation qui concentrait tout au-dedans, faisant du dehors un désert… Il entre, le tumulte l’effraie ; il traverse avec étonnement cette capitale du bruit. On le mène au Palais-Royal, au centre de l’incendie, au point brûlant de la fournaise. Dix mille hommes parlaient à la fois ; aux croisées dix mille lumières ; c’était un jour de victoire pour le peuple, on tirait des feux d’artifice, on faisait des feux de joie… Ébloui, étourdi, devant cette mouvante Babel, il s’en retire à la hâte… Cependant, l’émotion si grande, si vive de ce peuple uni dans une pensée, gagne bientôt le voyageur ; il s’associe peu à peu, sans s’avouer son changement, aux espérances de la liberté ; l’Anglais fait des vœux pour la France ! »

In Histoire de la Révolution Française, Michelet, éd. Bouquins, page 128