Combien de morts ?

Giulio Regeni a disparu il y a un mois, le 25 janvier dernier, le jour anniversaire de la Révolution de 2011, moment d’une tension extrême dans une Egypte encore incertaine de son destin.

Son cadavre a été découvert neuf jours plus tard, quelque part sur l’autoroute Le Caire-Alexandrie. Il portait des traces de torture. Comme un certain nombre d’aspects de cette affaire, beaucoup d’informations erronées ont circulé — or, les terribles tortures qu’a subies le chercheur italien n’ont pas besoin d’être exagérées : brûlures de cigarettes, coupures, marques de passages à tabac successifs, dents cassées. Quant aux tortures à l’électricité, il faut se contenter de sources égyptiennes. Pas d’ongles arrachés ni tous les doigts brisés, comme on a pu le voir dans certains médias.

Hier, un hommage lui a été rendu à l’Université américaine du Caire (AUC), où Regeni était visiting scholar. Parmi les chercheurs et les étudiants, la même inquiétude : la liberté académique en Egypte, ou comment mener des recherches en sciences humaines, dans un pays où règne une paranoïa d’Etat, où chaque étranger est vu comme une menace potentielle ?

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A l’inquiétude, se mêlait la colère : le premier communiqué de la direction de l’AUC concernant Regeni présentait ses condoléances pour son récent décès — en anglais, « passing away recently ». Cette expression n’est pas passée. A la cérémonie d’hier, Rabab el-Mahdi, du département des Sciences politiques de l’Université, a réaffirmé d’une voix émue qu’il s’agissait d’un « meurtre ».

Les étudiants et enseignants réclament une meilleure protection de la part de leur université. Une étudiante confiait hier qu’en cas d’arrestation, la très chère AUC n’offrait aucune aide. Les chercheurs n’ont personne à appeler, pas de conseil juridique, ni d’avocat.

 

Le mur de la peur se fissure

Une situation périlleuse, dans une Egypte où les violences policières ont monté d’un cran, ces derniers mois. La mort de Giulio Regeni a mis au jour le sérieux problème des disparitions forcées — plus de 300 pour la deuxième partie de l’année 2015, selon une ONG égyptienne, un chiffre qui rappelle les pires régimes militaires sud-américains du XXe siècle. Qu’importe, a résumé en substance le ministre de l’Intérieur, Magdy Abdel-Ghaffar, à el Watan : « Nous sommes 90 millions [en Egypte], il est naturel que 200 disparaissent. »

Ces violences policières se doublent d’un sentiment d’impunité qui passe de moins en moins bien auprès de la population. Le mur de la peur avait volé en éclats lors de la Révolution de 2011. Lors du retour des militaires au pouvoir à l’été 2013, il s’était reconstruit progressivement, à force de massacres (des centaines de morts pour la seule journée du 14 août 2013), puis d’une répression implacable.

Ce mur se fissure.

Premier scandale : l’affaire de l’hôpital de Matariya. Des policiers se font soigner quelques égratignures. Ils réclament un arrêt de travail de plusieurs semaines. Les deux médecins refusent, se font arrêter, et font l’objet d’une plainte déposée par les policiers pour violences. Le syndicat des médecins réagit et organise le 12 février dernier une manifestation d’une ampleur jamais vue depuis ce fameux été 2013 — manifestation d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été réprimée.

Second scandale : la mort d’un chauffeur de touk-touk, ces rickshaws égyptiens, tué par un policier, suite, semble-t-il, à un désaccord sur le prix de la course — un comportement typique des policiers égyptiens, qui refusent de payer les taxis, comme on peut le lire par exemple dans Taxi de Khaled el-Khamissi. S’est ensuivie une grande manifestation devant la Direction de la sécurité du Caire, à proximité du quartier de Darb el-Ahmar, où a été tué le jeune conducteur — manifestation d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été réprimée.

Il se passe quelque chose, en Egypte, en ce moment même. Le nouveau régime s’en est d’abord pris à ses ennemis, les Frères musulmans — de façon assez logique. Mais il s’en prend aussi à ses alliés, potentiels ou non. Non seulement les milieux d’affaires, désespérés de voir l’économie ne pas repartir, inquiets de la brève arrestation de l’un d’entre eux, Salah Diab, mais aussi les milieux libéraux — la condamnation à deux ans de prison d’un écrivain égyptien, Ahmed Naji, pour propos obscènes, a valu une rare et violente admonestation d’un présentateur télé, Ibrahim Eissa, vis-à-vis de Sissi, qualifié de président d’une « théocratie » : « Votre Etat et ses appareils, comme celui de votre prédécesseur, déteste les intellectuels, la pensée et la créativité et n’aime que les hypocrites, les flatteurs et les auteurs d’odes idolâtres et flatteuses. » Inhabituel, de la part de médias habituellement aux ordres. A ces condamnations s’ajoute l’incompréhension. De parfaits innocents sont aujourd’hui en prison, et un enfant de 4 ans a été condamné par erreur à la prison à vie, symbole d’une répression brutale, brouillonne, arbitraire.

 

Une alliance d’institutions dictatoriales

Les violences policières, l’impunité de services tout-puissants font-ils l’objet d’une prise de conscience au sommet de l’Etat ? Vendredi dernier, le président Sissi a demandé au ministre de l’Intérieur de soumettre une nouvelle loi sous quinze jours, pour que soient « sanctionnés ceux qui violent injustement les droits des citoyens », selon un communiqué du porte-parole de la présidence. En décembre 2015, selon Human Rights Watch, une douzaine de policiers ont fait l’objet d’une enquête de la part des autorités à cause de cas de tortures. Trois d’entre eux ont été condamnés en première instance à 5 ans de prison. Le policier responsable du meurtre du chauffeur de touk-touk sera passé en jugement le 5 mars. Trop tôt pour crier victoire : le policier responsable de la mort de Shaimaa al-Sabbagh, cette militante tuée d’un coup de chevrotine le 24 janvier 2015 à proximité de la place Tahrir, a été condamné à 15 ans de prison… avant de voir sa peine cassée en appel.

Trop tôt pour crier victoire, car l’appareil d’Etat — une partie, au moins — résiste. Selon cet article de Madamasr, le problème viendrait notamment des agents de police, qui forment le gros des troupes des forces de sécurité, 100 000 sur un personnel de 380 000. Sept leaders d’une coalition des agents de police ont été arrêtés alors qu’ils allaient témoigner sur les plateaux de télévision.

La lutte contre l’appareil policier n’est qu’une des luttes qui se jouent dans l’ombre. Selon ce papier (dont je recommande la lecture) du politiste H.A. Hellyer, plusieurs régimes s’affrontent en Egypte, des « îlots autonomes et interconnectés », et de citer un autre politiste, Ashraf el-Sherif, de l’AUC, qui parle de Sissi : « Je ne le vois pas en dictateur. C’est le représentant d’une alliance d’institutions d’Etat dictatoriales. » Selon une source diplomatique, Sissi ne fait confiance qu’aux militaires, et pour que la moindre demande soit entendue et peut-être, aboutisse, il faut s’adresser à la Présidence — dont l’équipe est, selon une autre source, proche des milieux économiques, aussi performante que débordée de travail et isolée.

 

Combien de morts ?

Reste Giulio Regeni. Saura-t-on jamais ce qui lui est arrivé, dans un pays où les autorités ajoutent à la paranoïa d’Etat l’exercice d’un déni constant sur les sujets qui fâchent ? Sissi, dans une rare confession pour un homme d’Etat égyptien, a reconnu hier que le crash de l’avion russe en octobre était dû à un acte terroriste. Mais l’enquête sur le jeune chercheur piétine. Les autorités italiennes se plaignent d’un accès limité aux preuves, alors que différentes fausses pistes circulent — les enquêteurs égyptiens avaient d’abord parlé d’un accident de voiture, puis sous-entendu que Regeni avait des mœurs dissolues. Un témoin, cité par le New-York Times, prétend que le chercheur a été emmené par deux agents en civil à proximité du domicile — mais s’est contredit plus tard sur l’horaire de l’arrestation, selon une source proche de l’enquête.

Il y a malheureusement peu de chances qu’on en apprenne plus, alors que le ministre de l’Intérieur égyptien parle d’un possible « acte de vengeance », remarquant que le chercheur avait de nombreuses « connections et relations » — comprenne qui pourra. La seule question reste la suivante : Regeni a-t-il été ciblé, ou a-t-il fait l’objet d’une arrestation aléatoire ? Si c’est le cas, qu’est-ce qui explique une telle violence ? Il faut ici expliquer qu’aux yeux de policiers égyptiens, le moindre détail peut être suspect. Qu’un ressortissant italien fasse une recherche sur des vendeurs de rue égyptiens pour une université britannique, en l’occurrence Cambridge : voilà qui suffit largement à passer pour un espion. Mais une fois encore, ceci n’explique que difficilement une telle violence sur un ressortissant étranger, alors que l’Italie est l’un des premiers partenaires commerciaux de l’Egypte, et que sa compagnie pétrolière phare, ENI, lancera l’exploitation d’un immense champ gazier, Zohr, à la fin 2017.

Alors que les Egyptiens grondent, s’agitent, la perspective d’une amélioration — qu’elle soit économique, politique, judiciaire, etc. — n’a jamais semblé aussi lointaine et le contexte régional, aussi explosif. 2011 sera-t-elle à l’Egypte ce que 1905 a été à la Russie, avec une année 1917 en vue ?

En attendant, combien de morts ? Combien de morts, encore, avant le pays ne se libère d’un régime prédateur et opaque ? Le 25 janvier 2015 eut pour martyr Shaima el-Sabbagh. Le 25 janvier 2016, Giulio Regeni. En Egypte, ne restent aujourd’hui que les morts, les interrogations et la sombre inquiétude de lendemains sanglants.

Le nom de Kobane

Aujourd’hui, cela fait 60 jours que Kobane subit le siège des djihadistes de l’organisation Etat islamique. Les combattants kurdes tiennent toujours et même, progressent (http://www.rfi.fr/moyen-orient/20141113-syrie-forces-kurdes-engrangent-succes-kobane-etat-islamique/), alors qu’on annonçait sa chute imminente.

La ville est apparue sur la carte médiatique du conflit syrien en septembre. Je n’avais jamais entendu ce nom avant cet été. Quand je vivais en Syrie, en 2006-2007, j’avais repéré sur une carte, sans y aller, une ville, Ayn el-Arab, comme point de passage possible pour aller en Turquie. Rien n’indiquait nulle part qu’elle s’appelait Kobane.

Au mois d’août, je passe dans le Kurdistan syrien. On se retrouve dans une ville, Malikiyah, renommée « Derik ». Le PYD, le parti au pouvoir dans cette province, nous fait un point sur la situation et nous parle des trois cantons (en français dans le texte) du « Rojava » (« Le couchant », le nom kurde du Kurdistan syrien) :

– Djezireh : là où nous étions, belle et grande plaine, vert tendre au printemps, blond poussière en été,
– Afrin : tout à l’ouest de la Syrie, nord-ouest d’Alep
– Kobane, enfin.

La Djezireh, je connaissais. J’y avais voyagé en 2007 et c’était le même nom en Arabe. Les autres, non. Je n’ai pas eu vraiment le temps de creuser. Nous sommes partis pour les monts Sinjar – Shengal, en kurde –, protégé par les combattants du PKK, assiégé par les djihadistes.

Kobane, Rojava, Shengal, Derik. Depuis la prise de Mossoul, le 11 juin dernier, les noms kurdes reviennent sans cesse dans les médias. Pareil sur le plan local : les Kurdes syriens rebaptisent, renomment, réforment. Les rues, les places, les écoles prennent un nom kurde – « Azadi », liberté, par exemple, ou le patronyme d’un martyr. Dans la Djezireh, cet été, ils changent les panneaux routiers ainsi que les plaques minéralogiques, les nouvelles étant écrites en kurde. Dans les écoles, la langue kurde prend plus de place dans l’enseignement – sans qu’il ne remplace complètement l’arabe, semble-t-il, étant donné que le régime syrien paie encore les profs, jusqu’à nouvel ordre. Ce chevauchement des autorités est parfois un casse-tête pour les habitants, comme cet article l’explique bien (http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/10/14/lautonomie-kurde-en-syrie-feu-de-paille-ou-fait-accompli/).

Les médias reprennent ces mots et ces noms, sans compter les innombrables acronymes kurdes (indice : s’il y a un ‘K’ dedans, c’est probablement kurde – mais pas toujours, évidemment) : PKK, PDK, UPK, PYD, YPG, YPJ, KRG, etc. Les principales figures, je pense, commencent à être connues : Abdullah Ocalan, le leader du PKK, en premier lieu. Mais aussi le clan Barzani, les maîtres du Kurdistan irakien, qui envoient leurs « peshmergas » au secours des « milices du PYD » à Kobane.

De plus en plus, les noms kurdes s’installent dans le paysage médiatique. Le simple fait de le nommer fait exister un vague « Kurdistan » – qu’il soit turc, syrien ou irakien. L’indépendance est encore lointaine, mais les mots sont déjà là.

La bataille de Kobane

Le district kurde syrien de Kobane/Ain el-Arab subit en ce moment même les assauts furieux des combattants de l’Etat islamique. Quelque 70 000 civils ont fui vers la Turquie. Les renforts du PKK, 300 combattants, sont en route. Les Kurdes réclament l’aide de la communauté internationale pour arrêter « cet assaut barbare par ISIS ».

Ces affrontements s’expliquent par des logiques très locales. Plutôt que des combats idéologiques, le bon droit contre la barbarie, il s’agit banalement de contrôler les voies de communication, sécuriser les frontières (naturelles ou non), s’aménager des zones-tampons. Un article très intéressant sur le blog de ISW, toujours très bien informé, revient sur cette affaire. Ça vaut le coup de s’y arrêter un peu. Cette attaque d’ISIS n’est que le dernier épisode d’une série de victoires et de revers sur les Kurdes de Kobane.

A voir avant tout : cette belle carte, piquée aussi à ISW. « Ayn al-Arab », c’est le nom arabe de Kobane.

Bataille de Kobane

Le Kurdistan syrien, à l’extrême nord-est de la Syrie, est largement autonome depuis l’été 2012 et un pacte de non-agression tacite avec le régime de Bachar el-Assad. Les Kurdes avaient plutôt pour ennemis les groupes rebelles. Ils ont par exemple chassé les djihadistes de Ras el-Ain, bourgade à la frontière avec la Turquie, en juillet 2013.

Le 12 novembre 2013, les Kurdes de Syrie annonçaient la création d’une administration autonome de transition pour trois « cantons » (en français dans le texte) : Afrin, Djezireh et Kobane (voir cet excellent article avec une carte qui situe précisément les cantons kurdes et revient sur leur création).

Dans cette carte sans cesse en mouvement, au gré des flux et reflux des différents groupes armés, le canton de Kobane est un bastion isolé mais solide.

De cette position, les Kurdes menacent :
– A l’ouest, les villages contrôlés par ISIS sur l’Euphrate (30-40 km)
– Au sud, un important axe de communication entre Manbij et Hassakeh, artère essentielle pour l’Etat islamique (30-40 km)
– Et au sud-est, Raqqa, la « capitale syrienne » de l’Etat islamique, un peu loin il est vrai – 120 km à vol d’oiseau.

Les Kurdes de Kobane brisent la continuité du territoire d’ISIS. Ils fragilisent leurs positions aux alentours. L’Etat islamique doit donc soit contenir, soit chasser les Kurdes de Kobane pour sécuriser cette zone.

Les combats aux environs de Kobane ont commencé en janvier 2014. A l’époque, une coalition de groupes rebelles islamistes, dont Liwa el-Tawhid par exemple, a lancé un assaut sur le district. Echec. Les Kurdes ont tenu bon.

Les combats reprennent en mars 2014, d’abord dans des villages le long de l’Euphrate. Les djihadistes d’ISIS sont en pointe, cette fois-ci, contre une coalition de groupes rebelles baptisée « Front de libération de l’Euphrate ». Les Kurdes de Kobane se mêlent alors à la bataille. L’idée : libérer le bastion ISIS de Sarrin (Sireen sur la carte). Sarrin commande un pont sur l’Euphrate. Et la ville se trouve l’axe de communication Manbij-Hassakeh. Contrôler Sarrin, c’est s’éviter, pour les combattants d’ISIS, un très long détour par le barrage de Tishreen, plus au sud. L’emplacement est stratégique. Les deux camps mobilisent. Ils se battent.
Succès, pour ISIS. Après de durs combats, ils s’emparent de Sarrin le 21 mars.

La position reste fragile. Les combats continuent dans les environs. Les djihadistes ne parviennent pas à se créer une zone tampon. Les Kurdes de Kobane tiennent toujours et renforcent leurs frontières. Fin avril 2014, ils reprennent l’initiative et multiplient les coups de main contre ISIS. L’axe de communication Manbij-Hassakeh est une fois de plus menacé. Incapables de défaire militairement les Kurdes, les djihadistes lancent une campagne de kidnappings en mai. Les Kurdes, de leur côté, semblent détenir des prisonniers ISIS. Ce n’est pas très clair. Les combats se calment, à nouveau.

 

10 Juin 2014. Mossoul tombe aux mains de l’Etat islamique. Ses combattants s’emparent du matériel de l’armée irakienne. Quelques jours plus tard, le 23 juin, ils reprennent l’offensive sur Kobane, en visant d’abord des villes sur l’Euphrate. Les Kurdes doivent faire face à des troupes bien entraînées et bien équipées. Selon un communiqué des YPG, 3 000 obus de mortier tombent sur la petite ville de Zawr Maghar, sur l’Euphrate, alors que jusqu’à maintenant, les djihadistes devaient se contenter de raids nocturnes.
Succès, pour ISIS. Après trois semaines de combats, les Kurdes reconnaissent leur défaite le 9 juillet : ils se sont retirés de plusieurs villes, et les djihadistes ont enfin leur zone-tampon. La route Manbij-Hassakeh est sécurisée.

Mais Kobane tient toujours. Alors que dans le Kurdistan syrien, on parle de mettre en place la conscription obligatoire, la contre-offensive se réorganise. 800 combattants du PKK arrivent des camps d’entraînement de Turquie. Les troupes fraîches et entraînées relance les combats avec ISIS. Village après village, les Kurdes grignotent la zone-tampon nouvellement créée. A nouveau, l’axe Manbij-Hassakeh est menacé.
Mais ISIS tient toujours Sarrin et son pont sur l’Euphrate. Les combats se calment. Ils se déplacent beaucoup plus à l’est : le 3 août, l’Etat islamique lance sa grande offensive sur le Kurdistan irakien.

 

Dernier épisode. Le 10 septembre, Les Kurdes des YPG et d’autres groupes rebelles annoncent la mise en place d’un commandement commun – « Le Volcan de l’Euphrate » – pour reprendre les villes aux environs de Sarrin mais aussi plus loin, Manbij voire Raqqa, le bastion syrien d’ISIS. Parmi les groupes rebelles qui ont rejoint cette coalition, Liwa el-Tawhid, qui en janvier 2014 combattait… les Kurdes, aux côtés d’ISIS. Le Volcan de l’Euphrate lance ses premières attaques dans la foulée.

La réaction a été rapide. Cette coalition menace directement des emplacements stratégiques pour les djihadistes. Ceux-ci mettent en place une contre-offensive rapide et massive, avec blindés et artillerie, dans l’espoir d’en finir une bonne fois pour toutes avec le bastion de Kobane. Ils s’emparent en quelques jours de dizaines de villages kurdes, provoquant la fuite de dizaines de milliers de personnes.

 

Mais en 6 mois de combats, les djihadistes n’ont jamais été en mesure de s’emparer du bastion de Kobane ni d’en chasser les Kurdes. Ceux-ci ont toujours tenu, puis contre-attaqué. On verra bien ce que donneront les effets du Volcan de l’Euphrate.

Espaces de contestation

Je reviens sur l’interdiction du Mouvement des Jeunes du 6 Avril, le 28 avril dernier (cf. ici). Ceci intervient au lendemain d’une grande manifestation à succès, organisée sous les portes du palais présidentiel.

Ça faisait longtemps que la contestation n’était pas sortie de ses espaces autorisés. La sanction a été immédiate : le 6 Avril a été interdit même si les détails manquent (comment interdire par une décision judiciaire une organisation qui n’a pas de personnalité juridique ? Etudiants de droit administratif, vous avez trois heures. Difficulté : la cour qui a pris la décision n’est pas compétente. Indice : nous sommes en Egypte).

Depuis la reprise en main du pouvoir par les militaires le 3 juillet 2013, les espaces de contestation ont été réduits par la force, étouffés dans la violence, pour être ensuite surveillés de très près. Cf. Rabaa, cf. Nahda.

Quelques espaces de contestation restent, cependant. Il y a eu des dizaines de manifestations devant le syndicat des journalistes, dans le centre-ville du Caire. Je suis bien placé pour le savoir : j’habite à côté. De ma fenêtre, j’entends souvent résonner les chants révolutionnaires – « à bas le régime militaire », etc. Mais le syndicat des journalistes fait partie des espaces de contestation traditionnels, même sous le régime de Moubarak. Manifester là-bas est inoffensif pour le pouvoir. Les contestataires n’y prêcheront que des convertis.

Autre espace de contestation, conquis cette fois-ci par les manifestants pendant les journées révolutionnaires de 2011 : la rue Mohamed Mahmoud, toujours en centre-ville. Théâtre de furieuses émeutes, la rue est devenue la galerie de la révolution. Des dizaines de graffitis racontent l’histoire de la contestation. Sans cesse effacés, sans cesse repeints, c’est un palimpseste qui aujourd’hui encore, continue d’être réécrit. De nouveaux pochoirs, de nouvelles images apparaissent, de loin en loin. Quelques rues, autour, bénéficient du même traitement. Mais c’est bien « Mohamed Mahmoud » la plus iconique. Sous le gouvernement Morsi, les graffs avaient été brièvement repeints. Quelques heures après, un « Efface ça, abruti » était venu élégamment illustrer que les murs de la rue Mohamed Mahmoud appartenaient bel et bien à la contestation.

Mais là encore, qui touche-t-on ? Ce n’est pas vraiment une rue de passage. Ceux qui s’y aventurent savent généralement ce qu’ils vont y trouver. Comme devant le syndicat des journalistes, les graffs de la rue Mohamed Mahmoud ne prêchent que des convertis.

 

Beaucoup plus subversif était de tagger le Mogamma. A quelques dizaines de mètres de la rue Mohamed Mahmoud, cette immense masse de béton est le cœur battant de l’administration égyptienne. Des milliers de personnes de toutes origines et de toutes classes sociales y passent chaque jour, pour y faire tamponner un papier, valider une autorisation.
Les murs du Mogamma ont été, un temps, un espace de libre expression. Graffs audacieux, slogans provocateurs, pochoirs séditieux : un véritable espace subversif, où on pouvait atteindre un public différent, prêcher d’autres que des convertis, convaincre des indécis, ouvrir des fenêtres dans des cerveaux remplis de propagande. Sur le Mogamma, l’un des symboles même du système, il existait plein de petites touches antisystème. Comme si on graffait CRS=SS sur les murs de la préfecture de police de Paris.

Ca n’a pas duré, évidemment. Les murs ont été repeints. Quand, précisément ? Je pense que ça s’est passé entre l’été et l’automne 2013. Je fais appel aux éventuels lecteurs qui échoueraient sur ce blog, par un dimanche après-midi empli d’une oisiveté béate et désoeuvrée, de m’aider à découvrir quand ces murs ont été repeints.

 

Autre espace de contestation reconquis par le pouvoir : la place Tahrir, entre la rue Mohamed Mahmoud et le Mogamma. Les autorités ont récupéré cet espace quelques jours avant le quarantième anniversaire de la victoire de la guerre du 6 octobre, en 2013 (cf. note ici). Depuis, la place est solidement tenue. Ca vaut le coup de revenir, en quelques lignes, sur les deux tentatives de reconquête de Tahrir par les manifestants.

Le 6 octobre 2013, alors que les défilés pro-régime applaudissaient militaires et policiers sous les vrombissements des avions de chasse et des hélicos sur Tahrir, des combats furieux se tenaient dans les rues du centre-ville. Pas de Frères musulmans, ou pas uniquement. Des jeunes, pour la plupart, furieux de voir qu’il leur était interdit d’accéder à la place Tahrir. Ces jeunes, cheveux pleins de gel et jeans slim, ont été à l’avant-poste des émeutes contre le régime, pendant les journées révolutionnaires de 2011-2013 (cf. article ici, passionnant retour sur ces journées et sur l’identité de ces ptits jeunes qui se battaient). La police tirait à balles réelles dans le centre-ville. Au même moment, il y avait un match de la coupe d’Afrique des nations. Les plus obstinés tenaient à le regarder aux terrasses de café alors que tout le quartier puait les lacrymo. J’ai vu des parpaings être jetés des immeubles sur les manifestants. Il y a eu une quarantaine de morts ce 6 octobre – un entrefilet dans la presse française. L’une de ces journées dégueulasses qui donne envie de prendre le premier avion pour les Seychelles.

Le même scénario s’est rejoué à peu de choses près le 25 janvier 2014. Cette fois-ci, c’est le ministère de l’intérieur qui a organisé les parades sur Tahrir, avec portiques de sécurité à l’entrée de la place. Un cortège pacifique, qui convergeait vers le centre-ville, situé rive droite, a été attaqué à gaz lacrymo et balles réelles. Et, sur la place Tahrir, la fanfare de la police, trois ans après la chute de Moubarak. Une journée à prendre un aller simple pour Tahiti. Elle s’est soldée par une cinquantaine de morts, dont un militant du 6 Avril, Sayyed Wizza. Cette fois-ci, on en a parlé (ici et , par exemple).

Les autorités surveillent Tahrir de très près. Les blindés ne sont jamais loin. Et au moindre signe de tempête contestataire, la place est fermée, notamment les vendredis. Mais depuis les journées du 6 octobre 2013 et du 25 janvier 2014, il n’y a pas eu d’autre tentative de reconquérir la place. On le comprend, après une centaine de morts.

 

Reste un espace de contestation que les autorités ont tenté d’étouffer sans succès – se contentant de le confiner : les facs. L’année universitaire 2013-2014 a été marquée par des mobilisations, des manifestations récurrentes, par des militants pro-Frères la plupart du temps. Ils bénéficiaient d’une indifférence bienveillante de la part des étudiants.

Intolérable, pour les forces de sécurité. La police a été jusqu’à tirer à balles réelles sur les manifestants – il y a eu des morts. Mais elle est interdite de campus depuis février 2010. Une décision judiciaire a autorisé son retour, en février 2014. Sauf que la Cour des affaires urgentes qui a pris la décision n’a aucune compétence pour statuer sur ces affaires. Suite à ce micmac judiciaire typiquement égyptien, la police a fini par rester dehors. Inutile de se mettre à dos la jeunesse étudiante, dans l’un des pays les plus jeunes au monde. Pour éteindre la contestation, la solution a été rapidement trouvée : l’année universitaire est maintenant terminée, et pour être sûr de mener une campagne présidentielle tranquille, les examens ont été avancés de fin mai à début mai.

 

La prochaine fois, je raconterai comment une répression peut influer sur le choix des sous-vêtements.

(On est aussi prié de s’extasier sur la magnifique carte du centre-ville. En bleu, espaces de contestation tolérés. En rouge, espaces de contestations reconquis.)Espaces de contestation

Justice nulle part

683 personnes ont été condamnées à mort, hier, en Egypte.

Ce verdict hors normes, absurde, ne vaut peut-être pas l’importance qu’on lui prête. Les chances que ces sentences soient exécutées sont quasi nulles. Qu’attendre d’un tel appareil judiciaire, dans ce climat de chasse aux sorcières ? Qu’attendre d’un tel juge, qui gracie des policiers accusés d’avoir tué des manifestants ? L’absence de réactions de la part des proches des condamnées est significative. Pas d’explosion de violence comme à Port-Saïd le 26 janvier 2013, quant un tribunal avait condamné 21 personnes à mort dans l’affaire du massacre du stade de football. Les clashes qui s’étaient ensuivis avaient causé la mort d’une cinquantaine de personnes (voir ici). La ville avait sombré dans l’anarchie. Ça tirait à la kalach dans tous les coins. Rien de tout ça à Minya, la ville où l’on condamne à mort par centaines.

Les Égyptiens ont raison : pourquoi se fatiguer ? Ces 21 condamnés à mort de Port-Saïd bénéficient d’un nouveau jugement. A tous les coups, la sentence sera commuée en peine de prison, c’est-à-dire le destin de 492 des 529 condamnations à mort du 24 mars. Sur quelles preuves, sur quels fondements juridiques ? Ne pas trop en demander. Un avocat m’a récemment confié ses doutes sur le système judiciaire égyptien : « Tout le monde semble exprimer l’idée qu’un procès politique obéit à des règles particulières et non écrites. »

Autre exemple : des adolescentes, connues sous le nom des « Filles d’Alexandrie », avaient été condamnées à 11 ans de prison au mois de novembre. Les gamines de 15 à 17 ans avaient été accusées de s’être attaquées aux forces de l’ordre (!!!). Mais quelques temps après, la peine a été discrètement ramenée à un an avec sursis. Aujourd’hui, elles sont libres. Et vive la crédibilité du système judiciaire égyptien.

L’important, c’est d’envoyer un signal : la vie des supporters des Frères musulmans n’est pas chère ; après avoir chargé les boucs émissaires de tous les maux de ville, on les emmène à grand bruit à l’abattoir ; pour finalement, hors de vue (du moins médiatique), non pas les exécuter mais les laisser partir. Plus qu’une parodie, il s’agit d’un simulacre de justice.

 

Un autre jugement, rendu hier, est peut-être plus important. Un tribunal égyptien a interdit les activités du Mouvement des Jeunes du 6 Avril. Largement passée sous les écrans radar des médias étrangers, la décision a été prise après une grande manifestation organisée samedi dernier, parfaitement pacifique, ni pro-Sissi, ni pro-Morsi (pro-Egypte, ai-je envie d’écrire).

Le mouvement est accusé d’espionnage (comme tout le monde ici, y compris, je le rappelle, les cigognes) et de ternir l’image de l’Égypte (donc si je comprends bien, massacrer, condamner à mort, shooter à balles réelles des étudiants dans les facs, aurait visiblement tendance à entretenir la bonne réputation du pays).

Le « 6 Avril » a joué un rôle-clé dans les mobilisations contre Moubarak. Il est né pendant les grèves du printemps 2008 à Mahalla, la grande cité ouvrière, le cœur du textile égyptien. Le mouvement est très actif, non seulement sur le terrain mais aussi en ligne. C’est l’un des premiers à utiliser Facebook pour porter des messages militants. Pendant les journées révolutionnaires de janvier-février 2011, les graffitis avec le poing levé, l’emblème du mouvement, fleurissent dans toute l’Egypte. Le 6 Avril incarne aussi la dimension sociale de la Révolution. « Pain, Liberté, Justice sociale » a été autant scandé que « Dégage » dans les manifs égyptiennes. On se mobilisa autant contre Moubarak que pour plus de redistribution.

Paradoxalement, le mouvement est sorti affaibli de la révolution. Il s’est divisé. Des militants m’ont raconté qu’ils n’approuvaient pas l’attitude autoritaire d’Ahmed Maher, l’un des fondateurs. Celui-ci est aujourd’hui en prison, tout comme des grandes figures du 6 Avril, Mohamed Adel et Ahmed Douma. L’interdiction du mouvement n’est que le dernier coup porté à une organisation qui a déjà les deux genoux à terre.

Dernier détail : le tribunal a ordonné la fermeture des bureaux du 6 Avril. Sauf que le 6 Avril n’a pas de bureaux… La loi est dure mais c’est l’Egypte.

Lost Referents of Some Attraction

J’étais réticent, au début. Une exposition d’art contemporain avec, sur les murs, des textes difficiles à lire, au sol, des volumes blancs, et des télés avec des vidéos énigmatiques dedans. L’espace, la Sharjah Art Gallery, me semblait confus, illisible. Une rotonde, un escalier, des couloirs, dans l’Université Américaine du Caire, un délire architectural magnifique et mégalo, compound parmi les compounds dans la périphérie de la ville.

Antonia Alampi m’a invité à regarder de plus près, à lire attentivement les textes. C’est elle qui m’avait conseillé de venir voir l’exposition de Malak Helmy, une artiste égyptienne. C’est elle la curatrice. Quelques jours avant, elle m’avait dit que ce n’était pas facile, que l’espace était biscornu, que l’œuvre elle-même pouvait être hermétique. Ça m’a intrigué. Antonia est l’une des cofondatrices d’un superbe espace d’art contemporain, Beirut in Cairo, dans un quartier plutôt populaire du Caire – et ce n’est que l’un des multiples projets auxquels elle participe. J’ai tendance à lui faire confiance.

Elle avait raison. J’ai repris l’expo au début. J’ai lu les textes, un à un. L’ambiance sonore est venue m’imprégner, naturellement. Les vidéos apportaient un contrepoint parfait. Et j’ai été emmené une heure durant dans une errance, douce et flippante, entre mer et soleil, sable et béton. Malak Helmy traduisait la vie dans les compounds du désert, ces utopies qui pourraient aussi bien être au Qatar dans les années 80 – là où l’artiste a grandi – que sur Mars le siècle prochain. Des cités idéales, des décors de théâtre, construits, littéralement, sur du sable. Fragiles comme une preuve de vie.

Je me suis souvent retrouvé dans ces espaces, en Egypte ou au Moyen-Orient – mais j’avais du mal à les comprendre, à les lire. Je me demandais ce que ça faisait d’y grandir, d’être façonné par ces utopies. Je me demandais quelles créations, quels imaginaires cela pouvait engendrer. J’en ai eu un aperçu dans cette exposition. Les textes exprimaient quelque chose de nostalgique et d’incertain, les vidéos, des éclats lumineux, les sons, des échos lointains. Dans une pièce, à terre, des tas de centaines de feuillets tremblaient sous le souffle d’un ventilateur. Sur chaque tas, une lourde pierre empêchait les feuillets de se disperser. Une superbe image. Les écrits peuvent s’envoler – seule la pierre les retient.

Je suis rentré chez moi, un nouveau monde en tête. Je suis curieux de voir ce qu’il produira.

(Je paie une chicha à celui qui me fera une bonne traduction en français du titre de l’expo)

Détails sur l’expo ici

Boum

Le 24 janvier 2014, un coup sourd et puissant résonne, plus dans les tripes que dans les tympans. Les chiens du centre-ville aboient, furieux. C’était quoi ? C’était confus, dans les rêves du matin. Ça aurait pu être un accident de voiture, l’explosion d’une conduite de gaz. Je n’ai pas pensé à un attentat tout de suite – ou j’ai refusé d’y penser. Ce n’est même pas l’explosion qui m’a réveillé – ce sont les chiens.
C’est toujours dur à admettre, la violence. Il faut un temps pour l’accepter. Que ce soit une baffe dans la gueule ou un tank dans la rue. Se retrouve-t-on dans une émeute, on se dit que c’est encore une manifestation. Voit-on un mort couvert de sang, on se dit qu’il n’est que blessé. Entend-on des tirs, on se dit qu’ils sont loin. A moins que je ne sois trop optismiste.
Il faut s’habituer. S’habituer à se prendre des baffes, voir des tanks, entendre des tirs, sentir les explosions. Je m’étais habitué aux émeutes. Il y en a eu un sacré nombre, ces trois dernières années. Comme un météorologue suivant graphiques et écrans, j’étais en mesure d’interpréter les signes, de pouvoir estimer à distance la teneur d’une manif ou l’ampleur d’une émeute, en fonction de la réaction des médias, des témoignages sur les réseaux sociaux, des textos échangés. J’arrivais à savoir si ça valait le coup de se déplacer. Oh, je me suis fait avoir à plusieurs reprises, en prenant des vessies pour des lanternes et inversement. Mais dans l’ensemble, ça marchait pas mal.
C’est devenu de plus en plus violent. Cette journée du 25 l’a montré. Alors que la majorité des Egyptiens dans la rue rendaient un hommage ébouriffant à Sissi, les opposants étaient chassés à coups d’armes à feu dans les rues adjacentes. Une trentaine de morts pour le 3e anniversaire de la révolution égyptienne.
Mais ça, on s’habitue, malheureusement – on sait à peu près où aller, comment réagir. Ce qui est nouveau pour moi, ce sont les attentats à la bombe, comme à Mansourah le 24 décembre – une quinzaine de morts. Je sais faire la différence entre des feux d’artifice, des tirs de lacrymos et des tirs à balles réelles. Mais je ne sais pas très bien identifier une explosion d’une autre explosion. La veille du 25 janvier, il y en a eu quatre. Elles ont causé la mort de six personnes. C’est peu, encore. Mais les poseurs de bombe risquent de s’améliorer. De perfectionner leurs techniques.

Ce matin-là, j’ai compris que ce n’était pas une conduite de gaz quand le téléphone de La Photographe a sonné. Les chiens s’étaient tus. C’était au tour des hommes de parler, d’écrire, de tweeter. C’est gros ? Oui. Les premières photos sont diffusées, une épaisse fumée se forme au-dessus de la ville. L’explosion a résonné fort. Ils l’ont entendue jusqu’à Zamalek. C’était où, exactement ? Garden City, Abdeen ? Abdeen.
Deux copains se mettent en route, on les suit à distance. Ils se font pourchasser par des groupes d’excités hostiles. Un journaliste a réussi à se faufiler. Il témoigne. Un cratère, la façade de la Direction de la Sécurité du Caire soufflée. Les vitres des échoppes à la ronde, balayées. Le Musée des Arts islamiques, en face, abîmé.
Je vois très bien l’endroit. J’y ai été arrêté, le 4 février 2011, le lendemain de mon arrivée au Caire. Je débarquais de l’aéroport. Mais le Caire entier était sur les dents, livré aux comités populaires, ces groupes de citoyens qui gardaient leurs quartiers, arrêtaient tout individu suspect. Ma voiture a été arrêtée, j’ai été fouillé, sorti, livré à des militaires, interrogé par des moukhabarat (la police secrète). Tout s’est bien passé. C’est la routine, pour un journaliste étranger, de se faire arrêter par des moukhabarat au Moyen-Orient. A tel point que le mot est passé dans le dialecte – la « routine », que voulez-vous. En général, ça ne va pas très loin.
C’était drôle, d’ailleurs. On m’avait assigné un pioupiou pour me garder. Tout jeune, tout curieux. Comme n’importe quel Egyptien, il n’a pas pu s’empêcher de me demander d’où je venais. J’ai répondu en arabe. Il m’a demandé si je parlais arabe. J’ai répondu oui et on a engagé un brin de conversation. Du coup, l’officier a dit au pioupiou de bouger et m’en assigné un autre – qui a fini, assez vite, par me demander d’où je venais. Alors je lui ai répondu et on a papoté aussi, du coup on m’a assigné un nouveau pioupiou. Cette fois-ci je n’ai pas poursuivi la conversation – j’allais finir par me faire remarquer.
Ce qui était moins drôle, c’étaient les gens arrêtés, barbus, pour la plupart, et bâillonnés, agenouillés tout autour de la Direction de la Sécurité, l’un des multiples symboles de l’oppression du système Moubarak. Une cible évidente.
C’est ce symbole qui a été visé le 24 au matin, à 6h30. Trois autres bombes, dont deux de faible intensité, ont explosé ensuite ailleurs Caire. Par texto, sur Twitter, les journaleux évaluaient, estimaient, jaugeaient. Pas à pas, on apprivoise un nouvel environnement, un quotidien avec des attentats à la bombe. Parfois, dans la rue, dans un rassemblement, j’évalue le potentiel d’une attaque là, à l’instant. Où aller, comment se positionner, quels sont les points d’entrée pour une voiture piégée.
C’est mauvais signe : ça veut dire qu’on s’habitue.