Combien de morts ?

Giulio Regeni a disparu il y a un mois, le 25 janvier dernier, le jour anniversaire de la Révolution de 2011, moment d’une tension extrême dans une Egypte encore incertaine de son destin.

Son cadavre a été découvert neuf jours plus tard, quelque part sur l’autoroute Le Caire-Alexandrie. Il portait des traces de torture. Comme un certain nombre d’aspects de cette affaire, beaucoup d’informations erronées ont circulé — or, les terribles tortures qu’a subies le chercheur italien n’ont pas besoin d’être exagérées : brûlures de cigarettes, coupures, marques de passages à tabac successifs, dents cassées. Quant aux tortures à l’électricité, il faut se contenter de sources égyptiennes. Pas d’ongles arrachés ni tous les doigts brisés, comme on a pu le voir dans certains médias.

Hier, un hommage lui a été rendu à l’Université américaine du Caire (AUC), où Regeni était visiting scholar. Parmi les chercheurs et les étudiants, la même inquiétude : la liberté académique en Egypte, ou comment mener des recherches en sciences humaines, dans un pays où règne une paranoïa d’Etat, où chaque étranger est vu comme une menace potentielle ?

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A l’inquiétude, se mêlait la colère : le premier communiqué de la direction de l’AUC concernant Regeni présentait ses condoléances pour son récent décès — en anglais, « passing away recently ». Cette expression n’est pas passée. A la cérémonie d’hier, Rabab el-Mahdi, du département des Sciences politiques de l’Université, a réaffirmé d’une voix émue qu’il s’agissait d’un « meurtre ».

Les étudiants et enseignants réclament une meilleure protection de la part de leur université. Une étudiante confiait hier qu’en cas d’arrestation, la très chère AUC n’offrait aucune aide. Les chercheurs n’ont personne à appeler, pas de conseil juridique, ni d’avocat.

 

Le mur de la peur se fissure

Une situation périlleuse, dans une Egypte où les violences policières ont monté d’un cran, ces derniers mois. La mort de Giulio Regeni a mis au jour le sérieux problème des disparitions forcées — plus de 300 pour la deuxième partie de l’année 2015, selon une ONG égyptienne, un chiffre qui rappelle les pires régimes militaires sud-américains du XXe siècle. Qu’importe, a résumé en substance le ministre de l’Intérieur, Magdy Abdel-Ghaffar, à el Watan : « Nous sommes 90 millions [en Egypte], il est naturel que 200 disparaissent. »

Ces violences policières se doublent d’un sentiment d’impunité qui passe de moins en moins bien auprès de la population. Le mur de la peur avait volé en éclats lors de la Révolution de 2011. Lors du retour des militaires au pouvoir à l’été 2013, il s’était reconstruit progressivement, à force de massacres (des centaines de morts pour la seule journée du 14 août 2013), puis d’une répression implacable.

Ce mur se fissure.

Premier scandale : l’affaire de l’hôpital de Matariya. Des policiers se font soigner quelques égratignures. Ils réclament un arrêt de travail de plusieurs semaines. Les deux médecins refusent, se font arrêter, et font l’objet d’une plainte déposée par les policiers pour violences. Le syndicat des médecins réagit et organise le 12 février dernier une manifestation d’une ampleur jamais vue depuis ce fameux été 2013 — manifestation d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été réprimée.

Second scandale : la mort d’un chauffeur de touk-touk, ces rickshaws égyptiens, tué par un policier, suite, semble-t-il, à un désaccord sur le prix de la course — un comportement typique des policiers égyptiens, qui refusent de payer les taxis, comme on peut le lire par exemple dans Taxi de Khaled el-Khamissi. S’est ensuivie une grande manifestation devant la Direction de la sécurité du Caire, à proximité du quartier de Darb el-Ahmar, où a été tué le jeune conducteur — manifestation d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été réprimée.

Il se passe quelque chose, en Egypte, en ce moment même. Le nouveau régime s’en est d’abord pris à ses ennemis, les Frères musulmans — de façon assez logique. Mais il s’en prend aussi à ses alliés, potentiels ou non. Non seulement les milieux d’affaires, désespérés de voir l’économie ne pas repartir, inquiets de la brève arrestation de l’un d’entre eux, Salah Diab, mais aussi les milieux libéraux — la condamnation à deux ans de prison d’un écrivain égyptien, Ahmed Naji, pour propos obscènes, a valu une rare et violente admonestation d’un présentateur télé, Ibrahim Eissa, vis-à-vis de Sissi, qualifié de président d’une « théocratie » : « Votre Etat et ses appareils, comme celui de votre prédécesseur, déteste les intellectuels, la pensée et la créativité et n’aime que les hypocrites, les flatteurs et les auteurs d’odes idolâtres et flatteuses. » Inhabituel, de la part de médias habituellement aux ordres. A ces condamnations s’ajoute l’incompréhension. De parfaits innocents sont aujourd’hui en prison, et un enfant de 4 ans a été condamné par erreur à la prison à vie, symbole d’une répression brutale, brouillonne, arbitraire.

 

Une alliance d’institutions dictatoriales

Les violences policières, l’impunité de services tout-puissants font-ils l’objet d’une prise de conscience au sommet de l’Etat ? Vendredi dernier, le président Sissi a demandé au ministre de l’Intérieur de soumettre une nouvelle loi sous quinze jours, pour que soient « sanctionnés ceux qui violent injustement les droits des citoyens », selon un communiqué du porte-parole de la présidence. En décembre 2015, selon Human Rights Watch, une douzaine de policiers ont fait l’objet d’une enquête de la part des autorités à cause de cas de tortures. Trois d’entre eux ont été condamnés en première instance à 5 ans de prison. Le policier responsable du meurtre du chauffeur de touk-touk sera passé en jugement le 5 mars. Trop tôt pour crier victoire : le policier responsable de la mort de Shaimaa al-Sabbagh, cette militante tuée d’un coup de chevrotine le 24 janvier 2015 à proximité de la place Tahrir, a été condamné à 15 ans de prison… avant de voir sa peine cassée en appel.

Trop tôt pour crier victoire, car l’appareil d’Etat — une partie, au moins — résiste. Selon cet article de Madamasr, le problème viendrait notamment des agents de police, qui forment le gros des troupes des forces de sécurité, 100 000 sur un personnel de 380 000. Sept leaders d’une coalition des agents de police ont été arrêtés alors qu’ils allaient témoigner sur les plateaux de télévision.

La lutte contre l’appareil policier n’est qu’une des luttes qui se jouent dans l’ombre. Selon ce papier (dont je recommande la lecture) du politiste H.A. Hellyer, plusieurs régimes s’affrontent en Egypte, des « îlots autonomes et interconnectés », et de citer un autre politiste, Ashraf el-Sherif, de l’AUC, qui parle de Sissi : « Je ne le vois pas en dictateur. C’est le représentant d’une alliance d’institutions d’Etat dictatoriales. » Selon une source diplomatique, Sissi ne fait confiance qu’aux militaires, et pour que la moindre demande soit entendue et peut-être, aboutisse, il faut s’adresser à la Présidence — dont l’équipe est, selon une autre source, proche des milieux économiques, aussi performante que débordée de travail et isolée.

 

Combien de morts ?

Reste Giulio Regeni. Saura-t-on jamais ce qui lui est arrivé, dans un pays où les autorités ajoutent à la paranoïa d’Etat l’exercice d’un déni constant sur les sujets qui fâchent ? Sissi, dans une rare confession pour un homme d’Etat égyptien, a reconnu hier que le crash de l’avion russe en octobre était dû à un acte terroriste. Mais l’enquête sur le jeune chercheur piétine. Les autorités italiennes se plaignent d’un accès limité aux preuves, alors que différentes fausses pistes circulent — les enquêteurs égyptiens avaient d’abord parlé d’un accident de voiture, puis sous-entendu que Regeni avait des mœurs dissolues. Un témoin, cité par le New-York Times, prétend que le chercheur a été emmené par deux agents en civil à proximité du domicile — mais s’est contredit plus tard sur l’horaire de l’arrestation, selon une source proche de l’enquête.

Il y a malheureusement peu de chances qu’on en apprenne plus, alors que le ministre de l’Intérieur égyptien parle d’un possible « acte de vengeance », remarquant que le chercheur avait de nombreuses « connections et relations » — comprenne qui pourra. La seule question reste la suivante : Regeni a-t-il été ciblé, ou a-t-il fait l’objet d’une arrestation aléatoire ? Si c’est le cas, qu’est-ce qui explique une telle violence ? Il faut ici expliquer qu’aux yeux de policiers égyptiens, le moindre détail peut être suspect. Qu’un ressortissant italien fasse une recherche sur des vendeurs de rue égyptiens pour une université britannique, en l’occurrence Cambridge : voilà qui suffit largement à passer pour un espion. Mais une fois encore, ceci n’explique que difficilement une telle violence sur un ressortissant étranger, alors que l’Italie est l’un des premiers partenaires commerciaux de l’Egypte, et que sa compagnie pétrolière phare, ENI, lancera l’exploitation d’un immense champ gazier, Zohr, à la fin 2017.

Alors que les Egyptiens grondent, s’agitent, la perspective d’une amélioration — qu’elle soit économique, politique, judiciaire, etc. — n’a jamais semblé aussi lointaine et le contexte régional, aussi explosif. 2011 sera-t-elle à l’Egypte ce que 1905 a été à la Russie, avec une année 1917 en vue ?

En attendant, combien de morts ? Combien de morts, encore, avant le pays ne se libère d’un régime prédateur et opaque ? Le 25 janvier 2015 eut pour martyr Shaima el-Sabbagh. Le 25 janvier 2016, Giulio Regeni. En Egypte, ne restent aujourd’hui que les morts, les interrogations et la sombre inquiétude de lendemains sanglants.