La bataille de Kobane

Le district kurde syrien de Kobane/Ain el-Arab subit en ce moment même les assauts furieux des combattants de l’Etat islamique. Quelque 70 000 civils ont fui vers la Turquie. Les renforts du PKK, 300 combattants, sont en route. Les Kurdes réclament l’aide de la communauté internationale pour arrêter « cet assaut barbare par ISIS ».

Ces affrontements s’expliquent par des logiques très locales. Plutôt que des combats idéologiques, le bon droit contre la barbarie, il s’agit banalement de contrôler les voies de communication, sécuriser les frontières (naturelles ou non), s’aménager des zones-tampons. Un article très intéressant sur le blog de ISW, toujours très bien informé, revient sur cette affaire. Ça vaut le coup de s’y arrêter un peu. Cette attaque d’ISIS n’est que le dernier épisode d’une série de victoires et de revers sur les Kurdes de Kobane.

A voir avant tout : cette belle carte, piquée aussi à ISW. « Ayn al-Arab », c’est le nom arabe de Kobane.

Bataille de Kobane

Le Kurdistan syrien, à l’extrême nord-est de la Syrie, est largement autonome depuis l’été 2012 et un pacte de non-agression tacite avec le régime de Bachar el-Assad. Les Kurdes avaient plutôt pour ennemis les groupes rebelles. Ils ont par exemple chassé les djihadistes de Ras el-Ain, bourgade à la frontière avec la Turquie, en juillet 2013.

Le 12 novembre 2013, les Kurdes de Syrie annonçaient la création d’une administration autonome de transition pour trois « cantons » (en français dans le texte) : Afrin, Djezireh et Kobane (voir cet excellent article avec une carte qui situe précisément les cantons kurdes et revient sur leur création).

Dans cette carte sans cesse en mouvement, au gré des flux et reflux des différents groupes armés, le canton de Kobane est un bastion isolé mais solide.

De cette position, les Kurdes menacent :
– A l’ouest, les villages contrôlés par ISIS sur l’Euphrate (30-40 km)
– Au sud, un important axe de communication entre Manbij et Hassakeh, artère essentielle pour l’Etat islamique (30-40 km)
– Et au sud-est, Raqqa, la « capitale syrienne » de l’Etat islamique, un peu loin il est vrai – 120 km à vol d’oiseau.

Les Kurdes de Kobane brisent la continuité du territoire d’ISIS. Ils fragilisent leurs positions aux alentours. L’Etat islamique doit donc soit contenir, soit chasser les Kurdes de Kobane pour sécuriser cette zone.

Les combats aux environs de Kobane ont commencé en janvier 2014. A l’époque, une coalition de groupes rebelles islamistes, dont Liwa el-Tawhid par exemple, a lancé un assaut sur le district. Echec. Les Kurdes ont tenu bon.

Les combats reprennent en mars 2014, d’abord dans des villages le long de l’Euphrate. Les djihadistes d’ISIS sont en pointe, cette fois-ci, contre une coalition de groupes rebelles baptisée « Front de libération de l’Euphrate ». Les Kurdes de Kobane se mêlent alors à la bataille. L’idée : libérer le bastion ISIS de Sarrin (Sireen sur la carte). Sarrin commande un pont sur l’Euphrate. Et la ville se trouve l’axe de communication Manbij-Hassakeh. Contrôler Sarrin, c’est s’éviter, pour les combattants d’ISIS, un très long détour par le barrage de Tishreen, plus au sud. L’emplacement est stratégique. Les deux camps mobilisent. Ils se battent.
Succès, pour ISIS. Après de durs combats, ils s’emparent de Sarrin le 21 mars.

La position reste fragile. Les combats continuent dans les environs. Les djihadistes ne parviennent pas à se créer une zone tampon. Les Kurdes de Kobane tiennent toujours et renforcent leurs frontières. Fin avril 2014, ils reprennent l’initiative et multiplient les coups de main contre ISIS. L’axe de communication Manbij-Hassakeh est une fois de plus menacé. Incapables de défaire militairement les Kurdes, les djihadistes lancent une campagne de kidnappings en mai. Les Kurdes, de leur côté, semblent détenir des prisonniers ISIS. Ce n’est pas très clair. Les combats se calment, à nouveau.

 

10 Juin 2014. Mossoul tombe aux mains de l’Etat islamique. Ses combattants s’emparent du matériel de l’armée irakienne. Quelques jours plus tard, le 23 juin, ils reprennent l’offensive sur Kobane, en visant d’abord des villes sur l’Euphrate. Les Kurdes doivent faire face à des troupes bien entraînées et bien équipées. Selon un communiqué des YPG, 3 000 obus de mortier tombent sur la petite ville de Zawr Maghar, sur l’Euphrate, alors que jusqu’à maintenant, les djihadistes devaient se contenter de raids nocturnes.
Succès, pour ISIS. Après trois semaines de combats, les Kurdes reconnaissent leur défaite le 9 juillet : ils se sont retirés de plusieurs villes, et les djihadistes ont enfin leur zone-tampon. La route Manbij-Hassakeh est sécurisée.

Mais Kobane tient toujours. Alors que dans le Kurdistan syrien, on parle de mettre en place la conscription obligatoire, la contre-offensive se réorganise. 800 combattants du PKK arrivent des camps d’entraînement de Turquie. Les troupes fraîches et entraînées relance les combats avec ISIS. Village après village, les Kurdes grignotent la zone-tampon nouvellement créée. A nouveau, l’axe Manbij-Hassakeh est menacé.
Mais ISIS tient toujours Sarrin et son pont sur l’Euphrate. Les combats se calment. Ils se déplacent beaucoup plus à l’est : le 3 août, l’Etat islamique lance sa grande offensive sur le Kurdistan irakien.

 

Dernier épisode. Le 10 septembre, Les Kurdes des YPG et d’autres groupes rebelles annoncent la mise en place d’un commandement commun – « Le Volcan de l’Euphrate » – pour reprendre les villes aux environs de Sarrin mais aussi plus loin, Manbij voire Raqqa, le bastion syrien d’ISIS. Parmi les groupes rebelles qui ont rejoint cette coalition, Liwa el-Tawhid, qui en janvier 2014 combattait… les Kurdes, aux côtés d’ISIS. Le Volcan de l’Euphrate lance ses premières attaques dans la foulée.

La réaction a été rapide. Cette coalition menace directement des emplacements stratégiques pour les djihadistes. Ceux-ci mettent en place une contre-offensive rapide et massive, avec blindés et artillerie, dans l’espoir d’en finir une bonne fois pour toutes avec le bastion de Kobane. Ils s’emparent en quelques jours de dizaines de villages kurdes, provoquant la fuite de dizaines de milliers de personnes.

 

Mais en 6 mois de combats, les djihadistes n’ont jamais été en mesure de s’emparer du bastion de Kobane ni d’en chasser les Kurdes. Ceux-ci ont toujours tenu, puis contre-attaqué. On verra bien ce que donneront les effets du Volcan de l’Euphrate.

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