Les pères du désert – 1

– Where are you planning to climb? Demandé-je à Jan, qui venait de faire un post Facebook pour trouver une corde d’escalade au Caire.
– Wadi Araba, 20 km West from Saint-Anthony monastery. There are some ancient hermitages in the middle of the wadi-cliffs, 50 meters above the ground level…
Wanna join?
– Definitely.

Ca a commencé plus ou moins comme ça. J’avais rencontré Jan Ciglenecki quelques mois plus tôt, dans une soirée confuse de décembre 2013. Un ami d’un ami. Il montait sa « Desert-fathers expedition ». Je n’avais pas très bien compris de quoi il s’agissait, je crois ; Jan en était encore au début. Mais en un mot, ce garçon était philosophe, spécialisé en philosophie grecque, qu’il lisait dans le texte. Il avait aussi étudié la langue copte. Il finissait sa thèse sur les éléments mystiques dans la philosophie présocratique et commençait une nouvelle recherche sur les liens entre la philosophie grecque et les pensées mystiques des ermites du désert égyptien.

Ça paraissait compliqué comme ça – mais cette nuit là, entre un cartographe français, une vidéaste belge une travailleuse sociale égyptienne, un coopérant érythréen, un autre flamand, chez une photographe américaine, tout paraissait très normal. A l’époque, l’armée n’avait pas encore officiellement repris le pouvoir. Au Caire, toute une petite communauté se nourrissait de rêves, d’ambitions et d’incertitude. On pouvait travailler avec des migrants, faire un sujet sur des comédiennes de théâtre au fin fond de la Turquie, appréhender le prochain massacre ou espérer un retour de mail qui allait, peut-être, tout changer. Alors un philosophe du désert, pourquoi pas ?

On sait plus ou moins que la pensée paléochrétienne s’est fortement inspirée des philosophes grecs – et notamment Platon. Cette pensée chrétienne n’est pas issue de nulle part ; les monastères furent un lieu de réflexion et d’enseignement.

Mais l’érémitisme chrétien, ses ermites, d’où viennent-ils ? Leur berceau mythique, c’est le Wadi Araba, entre le Nil et la Mer Rouge, une bande de terre longue de 160 kilomètres. Quelque part là-bas, au IVème siècle, saint Antoine y fut le premier ermite chrétien connu. Il vivait dans une une minuscule caverne à flanc de falaise. C’était sa retraite.

Ou l’une de ses retraites. Le pauvre Antoine voulait calme et solitude. Jeûner et prier, l’amour (du Seigneur) et l’eau fraîche lui suffisaient. Mais son exemple a inspiré, peu à peu, beaucoup de monde. Très vite, il ne fut plus de grimaud qui ne voulût se faire anachorète. Il y en avait tant que pour Athanase d’Alexandrie, « Le désert s’était transformé en ville ». Selon la légende, Antoine, pour prier seul et au frais, passait son temps à courir d’une cachette à l’autre, poursuivi par une horde de disciples maladroits.

A la mort d’Antoine, ses disciples, qui n’avaient visiblement toujours pas compris le concept de la vie d’ermite, ont décidé de fonder un monastère en son honneur. Il existe toujours aujourd’hui, il est même devenu l’un des hauts lieux de la fierté copte. La caverne d’Antoine se visite toujours, après avoir grimpé un escalier de plus de mille marches.

Saint Antoine avait donc inventé l’érémitisme et ses disciples, le monachisme.

 

Pour Jan, on ne pouvait pas comprendre la pensée et les pratiques mystiques de ces types sans savoir comment ils vivaient, tout simplement. Sans savoir comment ils tenaient sous la fournaise et le jeûne, comment ils choisissaient leurs cavernes, comment ils luttaient contre la solitude, leurs méthodes de méditation, voire de respiration… En un mot, le quotidien d’un ermite.

Jan veut donc localiser tous les anciens ermitages, ou ce qu’il en reste – souvent, un simple mur de pierres et des restes de poteries. De l’Egypte… jusqu’au Soudan : le christianisme copte s’est étendu jusqu’à Khartoum. Il veut lui-même expérimenter l’ascèse érémitique en s’initiant à la méditation et au jeûne, dans ces ermitages. Au mois d’août, par exemple, avant d’aller donner des cours de philo à l’université de Ljubljana. Ljubljana, parce qu’avant d’être philosophe du désert, Jan est Slovène.

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