Espaces de contestation

Je reviens sur l’interdiction du Mouvement des Jeunes du 6 Avril, le 28 avril dernier (cf. ici). Ceci intervient au lendemain d’une grande manifestation à succès, organisée sous les portes du palais présidentiel.

Ça faisait longtemps que la contestation n’était pas sortie de ses espaces autorisés. La sanction a été immédiate : le 6 Avril a été interdit même si les détails manquent (comment interdire par une décision judiciaire une organisation qui n’a pas de personnalité juridique ? Etudiants de droit administratif, vous avez trois heures. Difficulté : la cour qui a pris la décision n’est pas compétente. Indice : nous sommes en Egypte).

Depuis la reprise en main du pouvoir par les militaires le 3 juillet 2013, les espaces de contestation ont été réduits par la force, étouffés dans la violence, pour être ensuite surveillés de très près. Cf. Rabaa, cf. Nahda.

Quelques espaces de contestation restent, cependant. Il y a eu des dizaines de manifestations devant le syndicat des journalistes, dans le centre-ville du Caire. Je suis bien placé pour le savoir : j’habite à côté. De ma fenêtre, j’entends souvent résonner les chants révolutionnaires – « à bas le régime militaire », etc. Mais le syndicat des journalistes fait partie des espaces de contestation traditionnels, même sous le régime de Moubarak. Manifester là-bas est inoffensif pour le pouvoir. Les contestataires n’y prêcheront que des convertis.

Autre espace de contestation, conquis cette fois-ci par les manifestants pendant les journées révolutionnaires de 2011 : la rue Mohamed Mahmoud, toujours en centre-ville. Théâtre de furieuses émeutes, la rue est devenue la galerie de la révolution. Des dizaines de graffitis racontent l’histoire de la contestation. Sans cesse effacés, sans cesse repeints, c’est un palimpseste qui aujourd’hui encore, continue d’être réécrit. De nouveaux pochoirs, de nouvelles images apparaissent, de loin en loin. Quelques rues, autour, bénéficient du même traitement. Mais c’est bien « Mohamed Mahmoud » la plus iconique. Sous le gouvernement Morsi, les graffs avaient été brièvement repeints. Quelques heures après, un « Efface ça, abruti » était venu élégamment illustrer que les murs de la rue Mohamed Mahmoud appartenaient bel et bien à la contestation.

Mais là encore, qui touche-t-on ? Ce n’est pas vraiment une rue de passage. Ceux qui s’y aventurent savent généralement ce qu’ils vont y trouver. Comme devant le syndicat des journalistes, les graffs de la rue Mohamed Mahmoud ne prêchent que des convertis.

 

Beaucoup plus subversif était de tagger le Mogamma. A quelques dizaines de mètres de la rue Mohamed Mahmoud, cette immense masse de béton est le cœur battant de l’administration égyptienne. Des milliers de personnes de toutes origines et de toutes classes sociales y passent chaque jour, pour y faire tamponner un papier, valider une autorisation.
Les murs du Mogamma ont été, un temps, un espace de libre expression. Graffs audacieux, slogans provocateurs, pochoirs séditieux : un véritable espace subversif, où on pouvait atteindre un public différent, prêcher d’autres que des convertis, convaincre des indécis, ouvrir des fenêtres dans des cerveaux remplis de propagande. Sur le Mogamma, l’un des symboles même du système, il existait plein de petites touches antisystème. Comme si on graffait CRS=SS sur les murs de la préfecture de police de Paris.

Ca n’a pas duré, évidemment. Les murs ont été repeints. Quand, précisément ? Je pense que ça s’est passé entre l’été et l’automne 2013. Je fais appel aux éventuels lecteurs qui échoueraient sur ce blog, par un dimanche après-midi empli d’une oisiveté béate et désoeuvrée, de m’aider à découvrir quand ces murs ont été repeints.

 

Autre espace de contestation reconquis par le pouvoir : la place Tahrir, entre la rue Mohamed Mahmoud et le Mogamma. Les autorités ont récupéré cet espace quelques jours avant le quarantième anniversaire de la victoire de la guerre du 6 octobre, en 2013 (cf. note ici). Depuis, la place est solidement tenue. Ca vaut le coup de revenir, en quelques lignes, sur les deux tentatives de reconquête de Tahrir par les manifestants.

Le 6 octobre 2013, alors que les défilés pro-régime applaudissaient militaires et policiers sous les vrombissements des avions de chasse et des hélicos sur Tahrir, des combats furieux se tenaient dans les rues du centre-ville. Pas de Frères musulmans, ou pas uniquement. Des jeunes, pour la plupart, furieux de voir qu’il leur était interdit d’accéder à la place Tahrir. Ces jeunes, cheveux pleins de gel et jeans slim, ont été à l’avant-poste des émeutes contre le régime, pendant les journées révolutionnaires de 2011-2013 (cf. article ici, passionnant retour sur ces journées et sur l’identité de ces ptits jeunes qui se battaient). La police tirait à balles réelles dans le centre-ville. Au même moment, il y avait un match de la coupe d’Afrique des nations. Les plus obstinés tenaient à le regarder aux terrasses de café alors que tout le quartier puait les lacrymo. J’ai vu des parpaings être jetés des immeubles sur les manifestants. Il y a eu une quarantaine de morts ce 6 octobre – un entrefilet dans la presse française. L’une de ces journées dégueulasses qui donne envie de prendre le premier avion pour les Seychelles.

Le même scénario s’est rejoué à peu de choses près le 25 janvier 2014. Cette fois-ci, c’est le ministère de l’intérieur qui a organisé les parades sur Tahrir, avec portiques de sécurité à l’entrée de la place. Un cortège pacifique, qui convergeait vers le centre-ville, situé rive droite, a été attaqué à gaz lacrymo et balles réelles. Et, sur la place Tahrir, la fanfare de la police, trois ans après la chute de Moubarak. Une journée à prendre un aller simple pour Tahiti. Elle s’est soldée par une cinquantaine de morts, dont un militant du 6 Avril, Sayyed Wizza. Cette fois-ci, on en a parlé (ici et , par exemple).

Les autorités surveillent Tahrir de très près. Les blindés ne sont jamais loin. Et au moindre signe de tempête contestataire, la place est fermée, notamment les vendredis. Mais depuis les journées du 6 octobre 2013 et du 25 janvier 2014, il n’y a pas eu d’autre tentative de reconquérir la place. On le comprend, après une centaine de morts.

 

Reste un espace de contestation que les autorités ont tenté d’étouffer sans succès – se contentant de le confiner : les facs. L’année universitaire 2013-2014 a été marquée par des mobilisations, des manifestations récurrentes, par des militants pro-Frères la plupart du temps. Ils bénéficiaient d’une indifférence bienveillante de la part des étudiants.

Intolérable, pour les forces de sécurité. La police a été jusqu’à tirer à balles réelles sur les manifestants – il y a eu des morts. Mais elle est interdite de campus depuis février 2010. Une décision judiciaire a autorisé son retour, en février 2014. Sauf que la Cour des affaires urgentes qui a pris la décision n’a aucune compétence pour statuer sur ces affaires. Suite à ce micmac judiciaire typiquement égyptien, la police a fini par rester dehors. Inutile de se mettre à dos la jeunesse étudiante, dans l’un des pays les plus jeunes au monde. Pour éteindre la contestation, la solution a été rapidement trouvée : l’année universitaire est maintenant terminée, et pour être sûr de mener une campagne présidentielle tranquille, les examens ont été avancés de fin mai à début mai.

 

La prochaine fois, je raconterai comment une répression peut influer sur le choix des sous-vêtements.

(On est aussi prié de s’extasier sur la magnifique carte du centre-ville. En bleu, espaces de contestation tolérés. En rouge, espaces de contestations reconquis.)Espaces de contestation