Justice nulle part

683 personnes ont été condamnées à mort, hier, en Egypte.

Ce verdict hors normes, absurde, ne vaut peut-être pas l’importance qu’on lui prête. Les chances que ces sentences soient exécutées sont quasi nulles. Qu’attendre d’un tel appareil judiciaire, dans ce climat de chasse aux sorcières ? Qu’attendre d’un tel juge, qui gracie des policiers accusés d’avoir tué des manifestants ? L’absence de réactions de la part des proches des condamnées est significative. Pas d’explosion de violence comme à Port-Saïd le 26 janvier 2013, quant un tribunal avait condamné 21 personnes à mort dans l’affaire du massacre du stade de football. Les clashes qui s’étaient ensuivis avaient causé la mort d’une cinquantaine de personnes (voir ici). La ville avait sombré dans l’anarchie. Ça tirait à la kalach dans tous les coins. Rien de tout ça à Minya, la ville où l’on condamne à mort par centaines.

Les Égyptiens ont raison : pourquoi se fatiguer ? Ces 21 condamnés à mort de Port-Saïd bénéficient d’un nouveau jugement. A tous les coups, la sentence sera commuée en peine de prison, c’est-à-dire le destin de 492 des 529 condamnations à mort du 24 mars. Sur quelles preuves, sur quels fondements juridiques ? Ne pas trop en demander. Un avocat m’a récemment confié ses doutes sur le système judiciaire égyptien : « Tout le monde semble exprimer l’idée qu’un procès politique obéit à des règles particulières et non écrites. »

Autre exemple : des adolescentes, connues sous le nom des « Filles d’Alexandrie », avaient été condamnées à 11 ans de prison au mois de novembre. Les gamines de 15 à 17 ans avaient été accusées de s’être attaquées aux forces de l’ordre (!!!). Mais quelques temps après, la peine a été discrètement ramenée à un an avec sursis. Aujourd’hui, elles sont libres. Et vive la crédibilité du système judiciaire égyptien.

L’important, c’est d’envoyer un signal : la vie des supporters des Frères musulmans n’est pas chère ; après avoir chargé les boucs émissaires de tous les maux de ville, on les emmène à grand bruit à l’abattoir ; pour finalement, hors de vue (du moins médiatique), non pas les exécuter mais les laisser partir. Plus qu’une parodie, il s’agit d’un simulacre de justice.

 

Un autre jugement, rendu hier, est peut-être plus important. Un tribunal égyptien a interdit les activités du Mouvement des Jeunes du 6 Avril. Largement passée sous les écrans radar des médias étrangers, la décision a été prise après une grande manifestation organisée samedi dernier, parfaitement pacifique, ni pro-Sissi, ni pro-Morsi (pro-Egypte, ai-je envie d’écrire).

Le mouvement est accusé d’espionnage (comme tout le monde ici, y compris, je le rappelle, les cigognes) et de ternir l’image de l’Égypte (donc si je comprends bien, massacrer, condamner à mort, shooter à balles réelles des étudiants dans les facs, aurait visiblement tendance à entretenir la bonne réputation du pays).

Le « 6 Avril » a joué un rôle-clé dans les mobilisations contre Moubarak. Il est né pendant les grèves du printemps 2008 à Mahalla, la grande cité ouvrière, le cœur du textile égyptien. Le mouvement est très actif, non seulement sur le terrain mais aussi en ligne. C’est l’un des premiers à utiliser Facebook pour porter des messages militants. Pendant les journées révolutionnaires de janvier-février 2011, les graffitis avec le poing levé, l’emblème du mouvement, fleurissent dans toute l’Egypte. Le 6 Avril incarne aussi la dimension sociale de la Révolution. « Pain, Liberté, Justice sociale » a été autant scandé que « Dégage » dans les manifs égyptiennes. On se mobilisa autant contre Moubarak que pour plus de redistribution.

Paradoxalement, le mouvement est sorti affaibli de la révolution. Il s’est divisé. Des militants m’ont raconté qu’ils n’approuvaient pas l’attitude autoritaire d’Ahmed Maher, l’un des fondateurs. Celui-ci est aujourd’hui en prison, tout comme des grandes figures du 6 Avril, Mohamed Adel et Ahmed Douma. L’interdiction du mouvement n’est que le dernier coup porté à une organisation qui a déjà les deux genoux à terre.

Dernier détail : le tribunal a ordonné la fermeture des bureaux du 6 Avril. Sauf que le 6 Avril n’a pas de bureaux… La loi est dure mais c’est l’Egypte.

Une réflexion au sujet de « Justice nulle part »

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