Jugement premier #4 – Fin de partie

La séance n’a toujours pas repris. On s’ennuie. C’est souvent comme ça, l’Egypte : tout en montées et descentes, comme un sentier alpin, le grand air du Caire – sic – en plus.
Que fait-on, en Egypte, quand on s’ennuie ? On bavarde. Journalistes, avocats, activistes tentent de comprendre ce qui se passe. Grosso modo, on y voit aussi clair qu’à l’intérieur de la Grande Pyramide. On ne sait pas quand la séance reprendra, si elle reprendra. Qui sont les avocats de la défense ? Sans que rien ne soit officiel, Selim el-Awa s’impose comme le chef de file. Appuyé par un parti islamiste modéré, le Wasat (le « Centre »), pendant la dernière présidentielle égyptienne, el-Awa, à 71 ans, a toujours su naviguer juste dans les eaux troubles de la politique égyptienne. Là, littéralement sur le devant de la scène, il commente, dément et dénonce.
Un petit avocat, tout rond sur sa chaise, dévore un paquet de bonbons. C’est Kamar Moussa. Il refuse de dire qu’il est avocat pour les Frères : « Ce ne sont pas des Frères, ce sont des citoyens égyptiens dont je prends la défense. Ici, nous sommes tous des avocats de la défense, n’est-ce pas ? » Il sourit, ses yeux sont pleins de malice et sa bouche, pleine de bonbons. Il maîtrise l’art de répondre à des questions par des questions à la perfection. Cet art, très égyptien, est très irritant quand on est journaliste et qu’on attend des réponses. Sur le moment, on croit qu’on apprend plein de choses. On rentre chez soi, on relit ses notes, et on s’aperçoit qu’on s’est fait embobiner comme une momie. Kamar Moussa finit par concéder qu’il est avocat de Mohamed el-Beltagy, le tribun, sans rentrer dans les détails.
A leur décharge, les avocats de la défense n’ont pas pu rencontrer leurs clients. Difficile de définir une stratégie dans cette situation – qu’ils ne contribuent pas vraiment à éclaircir non plus. On continue la tournée des avocats. Ragia Omran parle à toute une assistance. Elle, elle donne des réponses, et en anglais, en plus. Et quand elle ne sait pas – miracle, elle répond : « Je ne sais pas ». Elle est donc prise d’assaut par les journalistes.
Une sacrée femme, Maître Omran. Elle est ici au procès pour les victimes de ce soir du 5 décembre 2012 où des milices pro-Frères ont attaqué des manifestants pacifiques. Elle est dans la rue pour protester contre la justice militaire contre les civils, une pratique encore courante en Egypte. Les traits fatigués, l’intelligence vive, elle mène des combats qui trouveront leur issue dans 5, 10 ou 20 ans. Peut-être.
Vers midi, la séance reprend. A nouveau, on entend Morsi du fond de sa cage, sans le voir. Adel Tomas, le journaliste vindicatif qui crie sans cesse « A mort » et « Traître » à l’ancien président, tente de reprendre son manège. Mais cette fois-ci, personne ne le suit ; au contraire, la salle entière, à court d’énergie semble lui dire d’arrêter. Tout le monde veut sortir. Depuis 8 heures du matin, dans cet amphithéâtre, on est coupés du monde. Depuis 8 heures du matin, Le Caire peut brûler, on n’en sait rien. La partie est jouée, chacun a tenu son rôle, il faut que ça aille vite, à présent.
Les actes d’accusation sont lus à toute vitesse (possession d’armes blanches, attaque d’un sit-in pacifique, etc.). Le procureur ne laisse pas le temps aux Frères de répondre. Dans leur cage, ils sont à l’affût de la moindre pause, de la moindre respiration du magistrat – si sa voix faiblit, ils agressent, on entend « coup d’Etat militaire », « traîtres ». Mais le procureur tient bon. Il élève le ton, accélère la lecture. Dans leur cage, épuisés, les prisonniers ne relèvent plus le défi. Morsi, seul encore à s’obstiner, répond d’une voix égale quand on lui demande s’il prend un avocat : « Je ne reconnais pas ce tribunal, je suis le président légitimement élu de la république égyptienne, victime d’un coup d’Etat militaire et retenu de force. » Le procureur reprend alors la lecture et étouffe la voix du président légitimement élu de la république égyptienne, victime d’un coup d’Etat militaire. La lecture des actes d’accusation achevée, le président du tribunal, ravi d’en avoir fini, ajourne le procès au 8 janvier, lève la séance. Avant même qu’on ne le réalise, les juges et les prisonniers sont partis. S’il y avait eu un rideau, il aurait été baissé, laissant l’assistance désemparée. C’est déjà fini ? Que va-t-il se passer ensuite ? On quitte la salle, il y a les pressés et les traînards, on commente tous ensemble la performance.

C’est la première fois que j’assiste à un procès politique. Les Frères ont eu leur tribune, leur opposants aussi, les avocats leur plaidoirie, les journalistes leur citation. Une pièce de théâtre avec pour climax l’apparition de l’ancien président – Mohamed Morsi a été montré à la foule. Dans cette petite pièce, pendant quelques heures, s’est produite une représentation hallucinante où on s’empoigne dans un procès, où les anciens maîtres ne sont que des ombres derrière des barreaux, où les nouveaux maîtres, de retour au pouvoir, sont à leur place : invisibles et partout.
Puis, de retour dehors, on récupère les téléphones, on se connecte sur Twitter. Que s’est-il passé ces dernières heures ? Y a-t-il eu des manifestations, des émeutes, des prisonniers, des victimes, des disparus, des morts ? De retour dehors, on revient à la réalité : en Egypte, la politique ne se résume pas à une pièce de théâtre, à une tribune, à des discours. En Egypte, la politique tue.

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