Boum

Le 24 janvier 2014, un coup sourd et puissant résonne, plus dans les tripes que dans les tympans. Les chiens du centre-ville aboient, furieux. C’était quoi ? C’était confus, dans les rêves du matin. Ça aurait pu être un accident de voiture, l’explosion d’une conduite de gaz. Je n’ai pas pensé à un attentat tout de suite – ou j’ai refusé d’y penser. Ce n’est même pas l’explosion qui m’a réveillé – ce sont les chiens.
C’est toujours dur à admettre, la violence. Il faut un temps pour l’accepter. Que ce soit une baffe dans la gueule ou un tank dans la rue. Se retrouve-t-on dans une émeute, on se dit que c’est encore une manifestation. Voit-on un mort couvert de sang, on se dit qu’il n’est que blessé. Entend-on des tirs, on se dit qu’ils sont loin. A moins que je ne sois trop optismiste.
Il faut s’habituer. S’habituer à se prendre des baffes, voir des tanks, entendre des tirs, sentir les explosions. Je m’étais habitué aux émeutes. Il y en a eu un sacré nombre, ces trois dernières années. Comme un météorologue suivant graphiques et écrans, j’étais en mesure d’interpréter les signes, de pouvoir estimer à distance la teneur d’une manif ou l’ampleur d’une émeute, en fonction de la réaction des médias, des témoignages sur les réseaux sociaux, des textos échangés. J’arrivais à savoir si ça valait le coup de se déplacer. Oh, je me suis fait avoir à plusieurs reprises, en prenant des vessies pour des lanternes et inversement. Mais dans l’ensemble, ça marchait pas mal.
C’est devenu de plus en plus violent. Cette journée du 25 l’a montré. Alors que la majorité des Egyptiens dans la rue rendaient un hommage ébouriffant à Sissi, les opposants étaient chassés à coups d’armes à feu dans les rues adjacentes. Une trentaine de morts pour le 3e anniversaire de la révolution égyptienne.
Mais ça, on s’habitue, malheureusement – on sait à peu près où aller, comment réagir. Ce qui est nouveau pour moi, ce sont les attentats à la bombe, comme à Mansourah le 24 décembre – une quinzaine de morts. Je sais faire la différence entre des feux d’artifice, des tirs de lacrymos et des tirs à balles réelles. Mais je ne sais pas très bien identifier une explosion d’une autre explosion. La veille du 25 janvier, il y en a eu quatre. Elles ont causé la mort de six personnes. C’est peu, encore. Mais les poseurs de bombe risquent de s’améliorer. De perfectionner leurs techniques.

Ce matin-là, j’ai compris que ce n’était pas une conduite de gaz quand le téléphone de La Photographe a sonné. Les chiens s’étaient tus. C’était au tour des hommes de parler, d’écrire, de tweeter. C’est gros ? Oui. Les premières photos sont diffusées, une épaisse fumée se forme au-dessus de la ville. L’explosion a résonné fort. Ils l’ont entendue jusqu’à Zamalek. C’était où, exactement ? Garden City, Abdeen ? Abdeen.
Deux copains se mettent en route, on les suit à distance. Ils se font pourchasser par des groupes d’excités hostiles. Un journaliste a réussi à se faufiler. Il témoigne. Un cratère, la façade de la Direction de la Sécurité du Caire soufflée. Les vitres des échoppes à la ronde, balayées. Le Musée des Arts islamiques, en face, abîmé.
Je vois très bien l’endroit. J’y ai été arrêté, le 4 février 2011, le lendemain de mon arrivée au Caire. Je débarquais de l’aéroport. Mais le Caire entier était sur les dents, livré aux comités populaires, ces groupes de citoyens qui gardaient leurs quartiers, arrêtaient tout individu suspect. Ma voiture a été arrêtée, j’ai été fouillé, sorti, livré à des militaires, interrogé par des moukhabarat (la police secrète). Tout s’est bien passé. C’est la routine, pour un journaliste étranger, de se faire arrêter par des moukhabarat au Moyen-Orient. A tel point que le mot est passé dans le dialecte – la « routine », que voulez-vous. En général, ça ne va pas très loin.
C’était drôle, d’ailleurs. On m’avait assigné un pioupiou pour me garder. Tout jeune, tout curieux. Comme n’importe quel Egyptien, il n’a pas pu s’empêcher de me demander d’où je venais. J’ai répondu en arabe. Il m’a demandé si je parlais arabe. J’ai répondu oui et on a engagé un brin de conversation. Du coup, l’officier a dit au pioupiou de bouger et m’en assigné un autre – qui a fini, assez vite, par me demander d’où je venais. Alors je lui ai répondu et on a papoté aussi, du coup on m’a assigné un nouveau pioupiou. Cette fois-ci je n’ai pas poursuivi la conversation – j’allais finir par me faire remarquer.
Ce qui était moins drôle, c’étaient les gens arrêtés, barbus, pour la plupart, et bâillonnés, agenouillés tout autour de la Direction de la Sécurité, l’un des multiples symboles de l’oppression du système Moubarak. Une cible évidente.
C’est ce symbole qui a été visé le 24 au matin, à 6h30. Trois autres bombes, dont deux de faible intensité, ont explosé ensuite ailleurs Caire. Par texto, sur Twitter, les journaleux évaluaient, estimaient, jaugeaient. Pas à pas, on apprivoise un nouvel environnement, un quotidien avec des attentats à la bombe. Parfois, dans la rue, dans un rassemblement, j’évalue le potentiel d’une attaque là, à l’instant. Où aller, comment se positionner, quels sont les points d’entrée pour une voiture piégée.
C’est mauvais signe : ça veut dire qu’on s’habitue.

Jugement premier #4 – Fin de partie

La séance n’a toujours pas repris. On s’ennuie. C’est souvent comme ça, l’Egypte : tout en montées et descentes, comme un sentier alpin, le grand air du Caire – sic – en plus.
Que fait-on, en Egypte, quand on s’ennuie ? On bavarde. Journalistes, avocats, activistes tentent de comprendre ce qui se passe. Grosso modo, on y voit aussi clair qu’à l’intérieur de la Grande Pyramide. On ne sait pas quand la séance reprendra, si elle reprendra. Qui sont les avocats de la défense ? Sans que rien ne soit officiel, Selim el-Awa s’impose comme le chef de file. Appuyé par un parti islamiste modéré, le Wasat (le « Centre »), pendant la dernière présidentielle égyptienne, el-Awa, à 71 ans, a toujours su naviguer juste dans les eaux troubles de la politique égyptienne. Là, littéralement sur le devant de la scène, il commente, dément et dénonce.
Un petit avocat, tout rond sur sa chaise, dévore un paquet de bonbons. C’est Kamar Moussa. Il refuse de dire qu’il est avocat pour les Frères : « Ce ne sont pas des Frères, ce sont des citoyens égyptiens dont je prends la défense. Ici, nous sommes tous des avocats de la défense, n’est-ce pas ? » Il sourit, ses yeux sont pleins de malice et sa bouche, pleine de bonbons. Il maîtrise l’art de répondre à des questions par des questions à la perfection. Cet art, très égyptien, est très irritant quand on est journaliste et qu’on attend des réponses. Sur le moment, on croit qu’on apprend plein de choses. On rentre chez soi, on relit ses notes, et on s’aperçoit qu’on s’est fait embobiner comme une momie. Kamar Moussa finit par concéder qu’il est avocat de Mohamed el-Beltagy, le tribun, sans rentrer dans les détails.
A leur décharge, les avocats de la défense n’ont pas pu rencontrer leurs clients. Difficile de définir une stratégie dans cette situation – qu’ils ne contribuent pas vraiment à éclaircir non plus. On continue la tournée des avocats. Ragia Omran parle à toute une assistance. Elle, elle donne des réponses, et en anglais, en plus. Et quand elle ne sait pas – miracle, elle répond : « Je ne sais pas ». Elle est donc prise d’assaut par les journalistes.
Une sacrée femme, Maître Omran. Elle est ici au procès pour les victimes de ce soir du 5 décembre 2012 où des milices pro-Frères ont attaqué des manifestants pacifiques. Elle est dans la rue pour protester contre la justice militaire contre les civils, une pratique encore courante en Egypte. Les traits fatigués, l’intelligence vive, elle mène des combats qui trouveront leur issue dans 5, 10 ou 20 ans. Peut-être.
Vers midi, la séance reprend. A nouveau, on entend Morsi du fond de sa cage, sans le voir. Adel Tomas, le journaliste vindicatif qui crie sans cesse « A mort » et « Traître » à l’ancien président, tente de reprendre son manège. Mais cette fois-ci, personne ne le suit ; au contraire, la salle entière, à court d’énergie semble lui dire d’arrêter. Tout le monde veut sortir. Depuis 8 heures du matin, dans cet amphithéâtre, on est coupés du monde. Depuis 8 heures du matin, Le Caire peut brûler, on n’en sait rien. La partie est jouée, chacun a tenu son rôle, il faut que ça aille vite, à présent.
Les actes d’accusation sont lus à toute vitesse (possession d’armes blanches, attaque d’un sit-in pacifique, etc.). Le procureur ne laisse pas le temps aux Frères de répondre. Dans leur cage, ils sont à l’affût de la moindre pause, de la moindre respiration du magistrat – si sa voix faiblit, ils agressent, on entend « coup d’Etat militaire », « traîtres ». Mais le procureur tient bon. Il élève le ton, accélère la lecture. Dans leur cage, épuisés, les prisonniers ne relèvent plus le défi. Morsi, seul encore à s’obstiner, répond d’une voix égale quand on lui demande s’il prend un avocat : « Je ne reconnais pas ce tribunal, je suis le président légitimement élu de la république égyptienne, victime d’un coup d’Etat militaire et retenu de force. » Le procureur reprend alors la lecture et étouffe la voix du président légitimement élu de la république égyptienne, victime d’un coup d’Etat militaire. La lecture des actes d’accusation achevée, le président du tribunal, ravi d’en avoir fini, ajourne le procès au 8 janvier, lève la séance. Avant même qu’on ne le réalise, les juges et les prisonniers sont partis. S’il y avait eu un rideau, il aurait été baissé, laissant l’assistance désemparée. C’est déjà fini ? Que va-t-il se passer ensuite ? On quitte la salle, il y a les pressés et les traînards, on commente tous ensemble la performance.

C’est la première fois que j’assiste à un procès politique. Les Frères ont eu leur tribune, leur opposants aussi, les avocats leur plaidoirie, les journalistes leur citation. Une pièce de théâtre avec pour climax l’apparition de l’ancien président – Mohamed Morsi a été montré à la foule. Dans cette petite pièce, pendant quelques heures, s’est produite une représentation hallucinante où on s’empoigne dans un procès, où les anciens maîtres ne sont que des ombres derrière des barreaux, où les nouveaux maîtres, de retour au pouvoir, sont à leur place : invisibles et partout.
Puis, de retour dehors, on récupère les téléphones, on se connecte sur Twitter. Que s’est-il passé ces dernières heures ? Y a-t-il eu des manifestations, des émeutes, des prisonniers, des victimes, des disparus, des morts ? De retour dehors, on revient à la réalité : en Egypte, la politique ne se résume pas à une pièce de théâtre, à une tribune, à des discours. En Egypte, la politique tue.