Les petits-déjeuners

Il y a des moments où on verrouille pour ne pas se dire les choses.
On peut verrouiller longtemps.

Et certain soir, on se dit « Nicolas est otage ».

Quand je l’ai entendu pour la première fois, il ne me connaissait pas.

C’était en 2003, pendant la guerre d’Irak. J’écoutais France Inter dans la cuisine de la maison où j’ai grandi. Je me souviens très précisément de cette cuisine, de la façon dont le soleil entrait dans l’après midi et réchauffait la table à manger en bois. C’était une jolie maison, une jolie cuisine et France Inter y prenait une couleur particulière. La même radio n’est jamais la même. Elle change en fonction du poste, de la taille et de la forme de la pièce où elle est écoutée, de l’oreille de l’auditeur.

Nicolas était correspondant en Irak. Je me souviens très précisément de la façon dont sa voix résonnait dans la cuisine de la jolie maison. Il avait une façon très particulière de dire, de scander, de caler sa respiration. Sa voix était claire, pas travaillée à la clope et au whisky. Nicolas ne fume pas et devient soûl au bout d’un verre de vin.
Il n’y avait pas une pointe de cynisme ou de lassitude, il n’y avait pas ce ton parfois triste, parfois beau, les deux souvent, des voix qui ont raconté trop de malheurs. Il nous racontait la guerre avec la voix claire d’un type qui ne se trouvait pas dans un pays en guerre.
Non, cette voix, vraiment, détonnait. Elle a dû s’imprimer un peu dans le bois de la table à manger, avec le soleil de l’après-midi, dans la cuisine de cette maison.

Je n’en sais rien : depuis, la chouette maison a été vendue. France Inter n’a plus jamais résonné pareil. Et je suis devenu journaliste.

Après quelques péripéties, je me suis installé en Egypte.

Nos chemins allaient finir par se croiser. Le Moyen-Orient, entre journalistes, coopérants, diplomates, est un petit monde.

On m’avait donné un boulot à faire. Il ne me connaissait pas, mais il m’a écrit, spontanément : « N’hésite pas à me faire signe si tu as besoin de tuyaux. » Mon dieu oui, Nicolas, j’ai besoin de tuyaux. Il m’a consacré beaucoup de temps, filé des contacts. C’est rare, voire exceptionnel. La concurrence est rude, dans la profession. Mais voilà, il a fait ça, je ne sais pas très bien pourquoi. Il avait bien aimé l’un de mes articles. J’avais le sentiment de passer de l’autre côté du miroir : je commençais à connaître les gens qu’avant, je lisais ou j’écoutais. Je reconnais que ça fait bizarre parfois. Je ne sais pas très bien quoi dire.

En février 2012, nouveau mail : « Salut l’ami, je passe au Caire demain matin en coup de vent, la Syrie en ligne de mire. On prend un kawa ? »
Bien sûr Nicolas. Ça ne le gêne pas trop, les petits déjeuners : il est du matin. Ce gars-là, parmi les journalistes, est décidément à part.

On s’est vus dans un café du centre-ville. Il a parlé.
Ces journalistes de radio ne savent pas à quel point ils nous façonnent.

Sa voix m’a ramené un bref instant dans la jolie maison en 2003. J’ai revu la cuisine et la table en bois, réchauffée par le soleil. Ça m’a fait un drôle d’effet. Je ne lui ai jamais dit, bien sûr.

Mais avec Nicolas, ça va. Ce garçon sait vous mettre à l’aise. C’est quand même le type qui part dans la Syrie en guerre en chaussures bateau. Ce n’est pas par hasard : dans le monde arabe, on se déchausse avant de rentrer dans les maisons. Mais si on doit partir en vitesse, au hasard quand des Mig pointent leurs nez, les gros godillots de baroudeur peuvent, littéralement, vous coûter la vie. Il y a beaucoup d’écoles différentes, chez les journalistes, quant aux meilleures chaussures à emporter dans les zones à risque. Pour certains, ce sont les baskets ou les chaussures de randonnée légères. Ce sont souvent les photographes. C’est pas mal. D’autres, ce sont les gros godillots de cuir. Confortable, encombrant mais, en un coup de cirage, on peut être présentable si on doit être reçu chez des officiels.
Quoi qu’il arrive, c’est un choix crucial : en reportage, les sacs sont petits et la même paire de chaussures peut vous durer des jours, des semaines – voire des mois.

Je sais qu’il portait des chaussures bateau en juin 2013, quand il est, une nouvelle fois, entré en Syrie. J’étais en Turquie, pour couvrir les manifs contre Erdogan. Il m’avait envoyé un mail à la Nicolas : « Salut, je suis de passage à Istanbul demain matin, en transit pour la Syrie. Ça te dit de prendre un petit déjeuner ? »
Il y a des grands reporters avec qui on boit des litres de bière. Et il y a Nicolas Hénin, avec qui on prend des kilos de petits déjeuners.
Il allait bien et moi aussi. On a parlé boulot, la vie au Caire, etc. Puis il est parti avec ses chaussures bateau et sa voix qui me rappelle la jolie maison.

On peut verrouiller mais on n’oublie pas.