Jugement premier #3 – Règlement de comptes

Le juge Ahmed Sabry Youssef semble l’un des rares, dans cette salle, à ne pas jouer un rôle. Il n’est pas dupe. Lève les yeux au ciel devant les comédies des uns et des autres. Il sait laisser le public se défouler avant de tenter, à grands coups de marteau, de ramener le calme – il y arrive plus ou moins bien.
La salle, après s’être déchaînée, revient à la raison. Le juge commence : « Au nom de dieu, le très miséricordieux… » Il se fait couper immédiatement la parole par l’un des prisonniers qui scande, encore : « A bas le régime militaire ! » Les Frères s’ingénient à ne pas le laisser parler. Ahmed Sabry Youssef demande à chacun d’entre eux s’ils souhaitent prendre un avocat. Extrait.

Le juge
Ahmed Abdel Atty ?

Ahmed Abdel Atty
C’est moi.

Le juge
Prenez-vous un avocat ?

Ahmed Abdel Atty
Oui c’est bien moi, je suis le conseiller de Mohamed Morsi, le président de l’EGYPTE RENVERSE PAR UN COUP D’ETAT MILITAIRE CETTE COUR N’EST PAS

Le juge, interrompant
Alaa Hamza ? Vous prenez un avocat ?

Alaa Hamza (à peine audible)
Coup ! Militaire !

Le juge, interrompant encore
Mohamed el-Beltagy ?

Beltagy, rugissant
Traîtres ! Traîtres ! Coup d’Etat militaire ! Meurtriers !

Le juge, impassible
Essam el-Erian ?

C’est très étrange d’entendre les prisonniers sans les voir. Derrière leurs barreaux, ils n’ont que leurs voix. Alors ils l’utilisent le plus possible. Dans ce domaine là, Beltagy est le meilleur, le plus offensif, le plus difficile à faire taire.
Le juge en arrive à Mohamed Morsi.
« Je suis le président légitime de la République égyptienne destitué par un coup d’Etat militaire. Ce tribunal n’est pas légitime. C’est un instrument du régime militaire. » Il reprend son discours de plus belle. Si Beltagy rugit, Mohamed Morsi mugit.

Le public se déchaîne, à nouveau. Il semble bondir. L’ancien président parle ; on veut le voir, encore. Ce n’est pas l’aimable bousculade, à peine comparable à une sortie de métro cairote, comme cinq minutes plus tôt. Non, là, c’est une ruée, une mêlée, une empoignade. A nouveau, on passe de banc en banc, de table en table, on se presse vers l’avant de la salle pour tenter de distinguer le box. A l’intérieur, les prisonniers devisent tranquillement, comme s’ils étaient fiers de leur coup, fiers d’empêcher le bon déroulement du procès. Ils brandissent le signe de Rabaa – Morsi se joint à eux.
Contre eux, des cris fusent, encore, « A mort, A mooooooooort ! » La séance est suspendue, dans l’indifférence quasi complète.
Ce n’est pas seulement le procès de Morsi, aujourd’hui : c’est aussi un règlement de comptes. Les avocats du syndicat des journalistes brandissent le portrait de Husseini Abou Deif, un journaliste tué dans la nuit du 5 au 6 décembre 2012. La nuit d’Ittihadeya, quand des manifestations entre pro et anti-Morsi ont dégénéré en affrontements, près du palais présidentiel. Abou Deif filmait. Il a reçu dans la confusion une volée de tirs de grenaille au visage. Il est mort quelques jours plus tard. Pour la corporation, il a été tué par les Frères, tué parce que journaliste. Toute une profession a porté le deuil. Les marches du syndicat des journalistes, dans le centre-ville du Caire, avaient été repeintes rouge sang. Depuis, la corporation des journalistes égyptiens a déclaré la guerre contre les Frères musulmans et contre Mohamed Morsi. Une guerre qui se poursuit aujourd’hui, parfois au mépris du bon sens, un grand lynchage médiatique à coups d’éditos furieux et d’articles accusateurs.
Alors quand le portrait d’Abou Deif est brandi, ce sont des cris furieux, déchaînés, qui résonnent, « A MORT, A MORT, TRAITRE, TRAITRE ». L’aboyeur en chef, le journaliste Adel Tomas (cf. épisode précédent), improvise : « Morsi traître, Morsi meurtrier ». Sa voix sonore porte dans toute la salle.
Un avocat de la défense se retourne. Du regard, il fusille Adel Tomas. D’un signe de la main, il le raille. « Combien, combien, on te paie ? » demande le journaliste, le visage rempli de mépris. « Toi, t’es payé par les Américains et le Qatar », répond Adel Tomas, plus méprisant encore. Puis l’avocat raille l’assistance entière, accuse tout le monde de corruption. Est-ce à cause de lui ? A cause de tensions qui ont besoin de se libérer ? Un homme bondit, chaussure à la main, prêt à châtier l’avocat insolent.
La confusion est à son comble. Des départs de bagarre éclatent de tous les côtés alors que des dizaines de personnes sont debout sur les tables pour voir Morsi qu’on voit toujours aussi mal. On brandit des chaussures, on hurle, on trépigne, on trébuche, on tente de raisonner, d’apaiser, ou on attise, on provoque –
D’un coup, le calme revient. Personne n’a vraiment envie de se battre. On est allé assez loin. Un jeune journaliste dit à Adel Tomas, qui tente de ranimer la flamme, de se calmer : « Tu ne veux pas te taire, juste cinq minutes, qu’on puisse travailler ? »
Miraculeusement, Adel Tomas, se tait, se rassoit, renfrogné, parle à ses voisins. Le climat s’allège, les conversations reprennent, on se demande comment ça va, c’est l’euphorie. En Egypte, même le calme est intense.

Il est 11h11, la séance n’a toujours pas repris, le troisième acte s’achève.

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