Jugement premier #2 – « A mort ! »

Le public arrive. De nombreux journalistes, des observateurs, beaucoup d’avocats. Peut-être une centaine de personnes, tassées, attentives, hilares. Tout le monde se connaît, s’interpelle, commente. Va-t-on voir Morsi ? Où est-il ? Et dans le box, qui y a-t-il ? Et toi, que deviens-tu, ça fait si longtemps ! De grands sourires s’échangent, d’un bout de la salle à l’autre. Les seuls à rester immobiles dans cette houle joyeuse sont les avocats de la défense, fermes et sombres comme des brise-lames malouins.
L’un des greffiers tente de lire la liste des accusés. Du fond du box des prisonniers, fusent les « A bas le régime militaire », « traître ». Ahmed Abdel-Atty, ancien conseiller présidentiel, accuse, en anglais : « Morsi never met his family, his lawyers. Morsi is still our president ». Un journaliste égyptien, derrière moi, grommelle : « Fuck you. And fuck your president. »
Le temps passe et la foule presse. « Les étrangers sont placés devant, alors qu’ils ne sont même pas dans leur pays, et nous on reste derrière ? » s’énerve une journaliste égyptienne. Elle est simplement arrivée après tout le monde. La tension monte et redescend, régulièrement, Morsi se fait attendre, personne ne sait s’il se présentera.
Il faut encore se tasser : d’autres avocats arrivent, en nombre et en retard. Eux ont droit aux premiers rangs. Alors tout le monde râle et bouge à contrecœur. La journaliste qui se trouvait mal placée se dispute avec un autre journaliste égyptien, qui lui-même râlait. Le ton monte très fort, redescend très vite : ils sont séparés et la journaliste a fini par trouver une bonne place. Puis la houle joyeuse reprend, les vagues de rires et d’apostrophes vont d’un bout à l’autre de la salle. Les agents de sécurité, présents par dizaines, participent volontiers au bavardage. La plupart sont en civil, plus ou moins bien habillés. L’un d’entre serait parfait en mafieux sicilien dans un film de Coppola.
Rarement moment n’aura été aussi confus : qui est qui ? Qui fait partie du public ? Qui fait partie de la sécurité ? Qui est chargé de mener le chaos et qui est censé ramener l’ordre ? Les avocats, au moins, portent une robe. Mais lesquels sont ceux de la défense ? Ceux de la partie civile ? Ceux du syndicat des journalistes ? Où sont les procureurs ? Qui est ce type, tout rouge, qui parle pour trois ? Ah, c’est Robert Fisk.

A 10 heures, les prisonniers font officiellement leur entrée – ou d’autres prisonniers, au moins. Qui sont-ils, on ne sait pas, mais du fond de leur cage, on les entend crier : « A bas le régime militaire ! » – encore. Les avocats de la défense, en réponse, se lèvent d’un coup et frénétiquement, font le signe de Rabaa.
La salle est hostile. Une journaliste égyptienne se campe devant quatre des avocats de la défense : « A mort ! » Elle est mollement ramenée à la raison par les agents de sécurité. Le calme revient.
C’est le premier « à mort » de la matinée.

On apprend que les accusés devront répondre de la mort de 3 personnes, de la détention et de la torture de 49 à 54 personnes (chiffres imprécis), sans compter les 220 blessés de « Ittihadeya », cette nuit du 5 décembre 2012 où les milices des Frères ont attaqué un sit-in pacifique près du palais présidentiel.

Puis, à 10h25, Morsi rentre.
Les esprits se déchaînent. La houle joyeuse se transforme en tempête.
Les avocats de la défense scandent comme des supporters de foot : « Morsiiiiii, Morsi ! », font le signe de Rabaa de toutes leurs forces. Les journalistes égyptiens répondent : « A mort, à mort ! Traître ! Meurtrier ! » Une personne, en particulier, nourrit la colère. Adel Tomas, journaliste pour le journal Naba, un colosse tonitruant qui ne cessera d’appeler à la mort de Mohamed Morsi.
L’ancien président est à voir. Mais on ne voit rien. Alors chacun se met debout, d’abord sur les bancs, qui grincent, puis sur les tables, qui couinent. Morsi est trop loin, on ne voit rien  à cause de ces grilles, à cause de ces barreaux. Il faut jouer des coudes, marcher sur les tables, se mettre sur la pointe des pieds. On crie, on s’interpelle, on essaie de voir, « tu le vois, tu le vois ? » On ne voit toujours rien. Adel Tomas crie : « Le peuple veut l’emprisonnement du président », reprenant le slogan révolutionnaire « Le peuple veut la chute du régime ». Il n’est pas vraiment repris : la grande affaire, c’est de voir Morsi, pour sa première apparition publique depuis sa destitution. A-t-il maigri, est-il marqué ? Il faudra se contenter d’une silhouette sombre : Morsi a obtenu de ne pas enfiler le costume blanc de prisonnier. Il porte une veste et une chemise blanche. C’est pour ça, selon la rumeur de la salle, qu’il est arrivé autant en retard. En vérité, on n’en sait rien. Mais il ne semble pas en méforme.
Le calme revient, la foule se replie en bon ordre. On revient à sa place, on descend des tables, on s’assoit sur les bancs. Le chaos aura duré cinq minutes.

Le juge Ahmed Sabry Youssef fait son entrée.
Et, semblant venir de très loin, reconnaissable entre toutes, une voix se fait entendre : « Mon nom est Mohamed Morsi et je suis président de la République ! » Il tonne : « Cette cour est un instrument du coup d’Etat militaire. Vous n’avez rien à faire là. Vous ne devriez pas siéger. » La voix fait revenir, d’un coup, une année de discours, la joie du 30 juin 2012 sur la place Tahrir, le premier président librement élu d’Egypte, puis très vite, dès l’automne, la méfiance, d’autres discours répondant au chaos répondant aux discours qui entraînent, à nouveau, le chaos, l’appel au calme et les rappels à l’ordre, la dénonciation du complot étranger, les pleins pouvoirs, les gens rassemblés, inquiets, goguenards, provocateurs, aux terrasses de café, l’Egypte qui se divise, les Egyptiens qui se battent entre eux, la peur de la guerre civile, les ultimes discours, « légitimité, légitimité, légitimité ».
Cette voix est le symbole d’une année de pouvoir Frère musulman. Cette voix sort maintenant d’une cage.

Fin du deuxième acte. Il est 10h35.

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