Jugement premier #1

L’académie de police est une forteresse immense dans la banlieue du Caire. Le complexe est bien gardé. A l’extérieur, des dizaines de policiers anti-émeute. Fouille et papiers s’il-vous-plaît. Puis, un no man’s land d’un kilomètre le long d’un mur d’enceinte aux miradors murdeberliniens.
Des dizaines de policiers se tiennent autour de la porte numéro 8. Fouille et papiers s’il-vous-plaît. On laisse le téléphone portable. On est coupé du monde, pour quelques heures.
Pour se déplacer à l’intérieur du complexe, on prend un bus. Fouille et papiers s’il-vous-plaît, encore. C’est la dernière fois. Se dressent ici et là d’immenses bâtisses droites et sévères. Dans l’une d’entre elles, un grand amphithéâtre pour 500 personnes – le tribunal. Dans l’amphithéâtre, une cage. Grande, elle occupe le tiers de l’espace disponible. Solide, elle mélange barreaux et grillages. Peut-être faudrait-il dire cellule, box, prison. Mais non, c’est une cage, pour humains.
Cinq silhouettes vêtues de blanc vont et viennent, en silence. A cause du grillage, on distingue mal leurs traits. Ils lèvent les mains, forment un 4 avec leurs doigts : le signe de Rabaa. C’est maintenant le symbole des partisans de Mohamed Morsi et des Frères musulmans – ceux qui dénoncent le massacre du sit-in de Rabaa, le 14 août, par les forces de l’ordre, ceux qui dénoncent la reprise en main de l’Egypte par les militaires.
Les silhouettes vont et viennent, en silence, entre les travées. Elles donnent l’impression de hanter la cage. Une silhouette s’approche. Les traits se précisent. Son nom est chuchoté. C’est Mohamed el-Beltagy, parmi les Frères, le tribun, celui qui, pendant les manifestations de cet été, appelait du matin au soir au départ des militaires. Il reste muet et souriant. Il fait le signe de Rabaa. Puis il rejoint les autres silhouettes qui tournent toujours, dans leur cage, en silence.
Une voix se fait entendre. Faible et déterminée, elle porte, pourtant, dans tout l’amphithéatre. D’où vient-elle ? Le public encore clairsemé met un temps à comprendre. La voix vient de la cage.  C’est Essam el-Erian, parmi les Frères, le florentin. Intelligent, retors, c’est l’un des cadres les célèbres de la Confrérie. Il avait longtemps échappé aux autorités, narguant le pouvoir égyptien dans des interviews sur al-Jazzera.

Essam el-Erian.
Ce procès est illégal, inconstitutionnel. Ce procès devrait être celui de Sissi. Le seul président légitime est le président élu. Partout, les Egyptiens ont manifesté contre le système militaire. Nous sommes des hommes libres et le peuple libérera ce pays du régime militaire.

Les prisonniers, psalmodiant.
A bas, le régime militaire.
Dégage, Sissi.
Notre président, c’est Morsi.

Mohamed el-Beltagy.
Dans ce tribunal illégitime, nous affirmons que les militaires tuent le peuple égyptien.
Il parle de plus en plus fort.
La bataille des chameaux, Maspero, Mohamed Mahmoud ! Ils tuent le peuple égyptien !
Il clame, maintenant. Sa voix de tribun est revenue.
Les chrétiens à Maspero, les jeunes supporters à Port-Saïd, les Frères musulmans, partout ! Ils tuent le peuple égyptien ! Nous avons été accusés de représenter le chaos, mais voyez : le chaos, ce sont eux !

Erian reprend, plus calme.
Depuis le 3 juillet, le peuple égyptien manifeste pacifiquement contre le régime militaire, sans être écouté…

Il est interrompu. Dans l’assemblée, un homme se lève, lent et élégant, fines lunettes de métal, impeccablement rasé, costume parfaitement coupé : l’incarnation de l’homme de lettres égyptien. Il s’appelle Adel Noman, il est écrivain et journaliste. Il prend la parole, avec assurance.
Monsieur Erian, vous êtes un menteur et vous répondrez ici, devant le peuple égyptien, de vos mensonges !

Il n’a pas le temps de développer. La réplique est furieuse. Les prisonniers se pressent contre les barreaux, jettent des slogans au visage d’Adel Noman.
A bas le régime militaire ! Traître, traître ! A bas, à bas le régime militaire !

Adel Noman, vacillant.
Ecoutez-moi, écoutez-moi, vous êtes des menteurs, tous !

Les prisonniers vocifèrent. Ils accablent le journaliste de slogans.
Tu es au service de l’armée, au service de la police ! Traître, traître ! A bas le régime militaire !

La contre-attaque continue, toujours aussi furieuse. Adel Noman tente encore.
Ecoutez-moi, écoutez-moi, vous êtes des menteurs et des meurtriers, vous n’êtes pas de vrais croyants ! Ce tribunal sera l’occasion de voir votre vrai visage !

La voix d’Adel Noman se brise, on ne l’écoute déjà plus.
Les Frères parlent, on les presse de questions. Essam el-Erian dénonce pêle-mêle mauvais traitements, voire la torture pour Alaa Hamza, qui montre ses marques, mais derrière le grillage, on ne voit rien. Ils sont isolés les uns des autres, ne peuvent pas communiquer ni voir leurs avocats, non, ils n’ont jamais vu Morsi, ils n’ont jamais vu le « président égyptien », « enlevé par les militaires », ils n’ont jamais reçu de visite sauf pendant les interrogatoires, mais ils n’ont pas besoin d’avocats, parce qu’ils ne reconnaissent pas cette procédure, ni ce tribunal, « injuste, inique, inconstitutionnel », dit Erian.

Puis, c’est fini. Les prisonniers sont éloignés des journalistes, remisés dans un petit box, loin des regards, près des juges.
C’était le premier acte. Il est 8h30.

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