Nettoyer Tahrir

La place Tahrir est remise à neuf. Des jardiniers plantent arbres et gazon sur le rond-point central. Les stations de métro, les barrières, les lampadaires sont repeints. Les vendeurs ambulants sont mis à l’écart.
C’est la quatrième restauration – utilisons ce terme ambigu à dessein – en moins de 3 ans. Chaque restauration signe la fin d’une séquence révolutionnaire.
La première fois, c’était le 12 février 2011, le lendemain de la chute de Moubarak. Spontanément, les gens avaient pris balais et pinceaux et nettoyé, de bon cœur, la place et ses environs, après 18 jours d’une mobilisation inédite par son ampleur en Egypte. La première séquence révolutionnaire, un moment pur, sincère, se disait-on récemment avec un ami, excellent connaisseur des mobilisations égyptiennes. Un moment qu’on ne saura peut-être jamais vraiment expliquer, qui deviendra – devient – une référence presque légendaire.
La deuxième restauration se passa après le 1er août 2011. Elle répond à la séquence du mois de juillet contre le SCAF (CSFA en français, le Conseil suprême des Forces armées, un quarteron de généraux qui assurait l’intérim du pouvoir après Moubarak. Abdel Fattah al-Sissi en était le plus jeune membre, par ailleurs). Les activistes avaient tenté de rallumer la flamme de la révolution pour accélérer le tempo de la transition. Après un mois d’une joyeuse mobilisation, le sit-in s’est terminé en deux temps : par la démonstration de force de manifestants islamistes le 29 juillet et une opération police/armée le 1er août.
La troisième restauration se passa sous le court règne des Frères musulmans, fin septembre 2012. Après la colère déclenchée par ce film idiot – l’Innocence des musulmans – et les émeutes, aussi limitées que violentes, devant l’ambassade américaine, les autorités municipales y allèrent de leur lifting. Avec une initiative particulièrement malheureuse : les graffitis, une véritable galerie symboliste de la révolution, avaient été repeints. Un symbole, là encore, de l’inexpérience des nouvelles autorités. Quelques heures après refleurissaient de nouveaux graffitis, tous plus provocateurs les uns que les autres – je crois me souvenir d’un « Efface ça, abruti ».
Un an plus tard, nous y voici, à point nommé pour le quarantième anniversaire de la victoire du 6 octobre 1973. après la destitution de Mohamed Morsi et une répression d’une extrême brutalité, la quatrième restauration, faite sous un sourcilleux contrôle policier, avec une mise en scène tournée par toutes les caméras que peuvent compter les médias égyptiens. La veille, des soi-disant Frères musulmans ont soi-disant tenté de s’installer sur la place – ils ont vite été repoussés par les riverains.

Dans la guerre de symboles de la transition politique égyptienne, Tahrir est au premier plan. Qui tient la place tient le pouvoir. La nettoyer, c’est signifier le retour à la normale, remballez vos tentes les gars, la révolution est terminée.

Il sera intéressant de voir qui s’occupera de la prochaine restauration.

Une réflexion au sujet de « Nettoyer Tahrir »

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