Un dimanche matin à Delga

Delga.
Poussière et taudis. Poussière et cimetières. Poussière et cultures. Poussière et mosquées. Poussière et églises. Eglises en ruines. Un gros bourg de Haute-Egypte.
Quand les supporters de Morsi mouraient au Caire le 14 août, des soi-disant supporters de Morsi s’en sont pris aux chrétiens de Delga – environ 20 000, sur 120 000 habitants.
Ils ont mis à sac un monastère, pillé et brûlé des églises. Une soixantaine de familles a dû fuir.
Les autorités n’ont rien pu faire. En fait, elles n’ont rien fait. La Haute-Egypte est un fief islamiste et le refuge de nombreux radicaux. Quand ils ont vu leurs « frères » mourir au Caire, ces derniers ont tapé sur ce qu’ils avaient à portée de main. Les chrétiens, donc – les victimes expiatoires des luttes politiques égyptiennes.
Il faudrait aller faire un tour sur place.
Mais comment ? Selon une dépêche de l’Associated Press sortie le 6 septembre, des islamistes se sont emparés de la ville. La police égyptienne n’arrive plus à faire régner la loi et l’ordre, pas comme au Caire, n’est-ce pas, où on met au trou un ressortissant français violant le couvre-feu – et tant pis s’il meurt, passé à tabac par ses co-détenus.

De loin, on imagine une sorte d’Emirat islamique de Delga. On imagine des check-points gardés par des barbus à kalachnikov, crachant par terre. Une ville mise en coupe réglée par des gars patibulaires, rackettant, pillant, tabassant. La police aurait tenté de revenir deux fois. Peine perdue. Faut pas se frotter à ces types-là.
Du coup, lundi 16 septembre, ils sont intervenus en masse. Blindés, hélicoptères, troupes au sol. Il fallait bien ça pour reprendre Delga. Ils étaient à la recherche d’un type, paraît-il.
Les articles et les dépêches tombent.
« L’armée a lancé, lundi 16 septembre, à l’aube l’assaut contre les islamistes retranchés dans la ville de Delga dans le centre de l’Égypte. Cette localité, où la minorité chrétienne copte est très présente, était tenue depuis un mois par les islamistes, partisans du président déchu Mohamed Morsi, renversé le 3 juillet dernier. Les 32 entrées de cette ville de quelque 120 000 habitants, tenues depuis 31 jours par des militants armés, ont été reprises par les forces de l’ordre et fermées à toute personne voulant entrer ou sortir, a assuré l’agence de presse gouvernementale Mena. Un couvre-feu de jour a été imposé, selon l’agence », peut-on lire ici ou .

Le ministère de l’Intérieur égyptien communique comme s’il s’était emparé de la ville après de durs combats. Une opération d’envergure, à la hauteur du défi qu’ils devaient relever.

Voilà ce qui s’est passé – paraît-il. Je n’étais pas là.
J’étais là la veille.

De près, Delga c’est un peu confus. Où est ce monastère brûlé par les flammes ? On est pressé, on voudrait prendre des photos avant la fin de la messe et le chauffeur est arrivé en retard, la photographe n’est pas contente et le journaliste – moi – mal réveillé.
Du coup, on demande notre chemin à des gens. La photographe avait repéré trois jours avant cette grande église, complètement brûlée, les piliers dans la poussière. Elle voulait revenir. Le journaliste était curieux de voir Delga, le fief des barbus les plus pileux de Haute-Egypte.
Heureusement que ces villageois nous guident dans les petites rues de la ville. Suis-nous ya Pacha, le monastère c’est par là. Le voilà d’ailleurs, Salam aleikoum, que la bénédiction de Dieu soit sur toi.
Bon. Pas de check-points, alors ? Pas de barbus à kalachnikov ? Où est-elle, la ville mise en coupe réglée par des islamistes malfaisants ? Je ne vois pas un seul policier – comme je n’en ai jamais vu beaucoup dans ma trop courte pratique des bleds paumés de Haute-Egypte. Je ne vois pas d’islamistes retranchés derrière des volets, les yeux plissés derrière le viseur de la kalach. Je ne sais pas si le gars qui a nous a guidé sur sa mobylette jusqu’au monastère compte comme un islamiste.
Eh bien, travaillons, alors. On sort du taxi. La photographe s’éclipse et prend plein de photos. Le journaliste s’installe et pose plein de questions. Où étiez-vous tel jour à telle heure et qui êtes-vous, pourquoi et comment, d’ailleurs au fait : avec qui, etc. Le boulot.
Le curé nous invite chez lui – il a un ventre éléphantesque. Pourquoi tous les curés de village du monde ont-ils de gros ventres, se demande le journaliste ? On papote. Des veuves passent pour toucher une petite pension. Comme elles ne savant pas écrire, elles ont un petit tampon qui fait office de signature. Le curé paraphe les registres avec sérieux. Un voisin passe la tête – il est musulman. « Tiens Mahmoud, emmène les étrangers voir la famille des chrétiens qui se réinstalle, à côté de chez toi », dit le curé. Alors Mahmoud nous emmène. Il passe devant chez lui. Ses amis prennent le frais sur le banc. Des barbes de salafistes et des ventres de curé de village.
La famille a été chassée par les violences interconfessionnelles. La maison est collée au mur du monastère. Elle a été pillée, un peu saccagée, un peu brûlée. Les femmes passent le balai, comme on nettoierait les dégâts après une tempête. Elles frottent, elles briquent, elles trient.
Soixante personnes sont censées vivre là. Le journaliste se gratte la tête. Comment 60 personnes peuvent tenir là-dedans dans cette maison de bric et de broc, vaguement debout ? Mais non, tu comprends pas, moi par exemple je suis le père de cinq enfants et on vit là, me dit le père de cinq enfants qui me montre une pièce nue, sans toit. C’est sa maison. Et les autres vivent dans d’autres pièces, au-dessus, en-dessous, à droite, à gauche. Ya une dizaine de pièces, 5-6 personnes chacune. Soixante personnes. Soit. Il ont fui les violences et se sont réfugiées… chez des musulmans – y avait aussi des membres de la Gamaa islamiya, paraît-il. Ce groupe islamiste, considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis et l’Union Européenne.
Le journaliste se gratte encore la tête. Donc des chrétiens persécutés se réfugient chez des musulmans en pleines violences interconfessionnelles – avec, c’est à vérifier, des membres d’un groupe islamiste radical.
Sur le toit, on a vue sur le monastère. En contrebas, sur un autre toit, une demi-douzaine de victimes carbonisées gisent – des poulets, morts dans l’incendie du poulailler il y a un mois. Une immense jarre contient des sortes de corn flakes de Haute-Egypte, que les gens mangent le matin avec du lait. Ça sent très fort. Ce n’est pas très bon.
La photographe débusque des enfants cachés dans une petite niche, les yeux ronds comme des petits chats. Les enfants éclatent de rire. Alors on rit tous. Pourquoi pas ? Un gamin s’est incrusté pour filmer le seul blond passé dans ce village ces cinquante dernières années – le blond, c’est le journaliste. Le journaliste râle (il a été filmé à longueur de temps ces trois derniers jours) se bagarre pour rire avec le gamin, prend le téléphone et filme le gamin. Non mais. Chacun son tour.
Les gens veulent nous montrer une autre pièce. Le blond aimerait, mais n’a pas le temps – une interview à faire au Caire, le soir. La photographe est d’accord – elle a mis son chapeau, le soleil tape fort.
Alors on se dit au revoir au revoir, Salam aleikoum, la bénédiction de Dieu, portez-vous bien, à bientôt insha’allah.

C’était un dimanche matin dans le soi-disant émirat islamique de Delga.