La politique du dos-d’âne

Je rentrais de quelques jours au Fayyoum, comme on revient de la campagne. En taxi, la nuit. Je devais être en train de lire je ne sais quel article quand IL a frappé.
IL : le dos-d’âne. Invention perverse issue d’un cerveau probablement habité par la nostalgie du domptage de buffles enragés. Ou de chameaux. Forcément, ça ne peut être que ça. En Egypte, ce ne sont pas des dos-d’âne : ce sont des dos-de-chameau.
On ne l’avait pas vu venir. Seuls ceux sur les grands axes sont signalés. Les autres se cachent généralement au milieu de nulle part, dans l’ombre, prêts à frapper le conducteur distrait. Pour les repérer, faut connaître, ou avoir un sixième sens. Savoir que là, quelque chose, peut-être, se cache. Parfois, les conducteurs freinent pour rien – ce n’était qu’une ombre sur la chaussée.
Mais là, ce n’était pas une ombre.

Le chauffeur écrase la pédale de frein, les pneus crissent, c’est trop tard.
Le taxi grince sur ses amortisseurs comme un vieux lit d’hôpital. Pour rebondir, tout de suite après, emmenant chauffeur, bagages, boîte à mouchoirs, plombages, bouteilles d’eau et votre serviteur près, tout près, contre, tout contre le plafond de la voiture.
Aïeuh.
Ce salaud de dos-d’âne a frappé dans un léger virage à gauche, dans le noir complet d’un endroit désert, là où cachent les plus violents, les plus lâches. Dos-de-chameau – mais cœur de hyène.
Le châssis racle la bosse dans un cri de douleur et de peine, comme quelqu’un qui vient de s’écraser deux fois le même doigt de pied sur la même latte de parquet qui bâille et qu’il faut réparer depuis trois semaines. Ce n’est pas une question de souffrance. Ce que le taxi pleure, c’est la fatalité, la bonne et la mauvaise fortune, les dos-de-chameau et les lattes de parquet, la tragédie d’un aménagement routier inhumain.
Ce taxi fut antigonesque, ce soir-là. Point de chœur, cependant. Seule la lune, bientôt pleine, pâlit plus encore de nous voir aussi désemparés.
Furieuses embardées. Le chauffeur tente de reprendre le contrôle. Mais comment dompter un buffle enragé ?
Le taxi, laborieusement, une roue après l’autre, revient sur le sol, sur la route. Doucement, doucement, il se remet dans le droit chemin, comme on se tâte les muscles après une chute.
Et pourtant, il roule.

« Putain de dos-d’âne », dis-je au chauffeur.
« Putain de dos-d’âne », répond-il, le sourcil soucieux, la moustache inquiète.
T’inquiète pas, Karam. Il en a vu d’autres, ton taxi.
Mais combien, encore, de routes sombres à traverser ? Combien, encore, de dos-d’âne à dompter ? Combien, encore, d’amortos à remplacer ?
Et pourquoi, pourquoi, ces dos-d’âne ?

Ces dos-d’âne sont à la circulation ce que les matraques sont aux manifestations : une façon brutale de régler les choses, sans réfléchir, en espérant qu’en tapant suffisamment fort, les choses se calmeront.
On voit ce que ça a donné avec les manifestations.
Pour la circulation, ça donne ça : on roule comme des malades entre deux dos-d’âne.
Mais voilà, je rêve d’une Egypte où on réaménagerait quelques carrefours, agirait en concertation avec les habitants, on mettrait des ronds-points pour faire plaisir aux Bretons, on ne prendrait pas les gens pour des demeurés mais pour des citoyens responsables.

La transition politique en Egypte passera aussi par la suppression des dos-d’âne ou ne sera pas.

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