Ce que disent les Egyptiens #1

Début d’une nouvelle rubrique – une enquête sur les mots arabes.

Episode 1.

Thawra. Révolution, en arabe. Il a été servi à toutes les sauces, celui-là. A propos de servir, je me remets un petit Aberlour. Ça éclaircit les idées. J’en ai besoin ; elles sont bien sombres.
Je ne sais pas pourquoi je me suis lancé dans cette enquête. On ne m’avait rien demandé. C’est par curiosité. Je sais, ça me perdra. L’idée m’est venue un soir, alors que je prenais un verre de vin sur le petit balcon tranquille du quartier de Doqqi. Je n’aime pas Doqqi – mais j’étais chez Marianne. La plus ébouriffante des Egypto-Canadiennes du Caire. Un caractère trempé dans l’acier. Une endurance à la nuit travaillée jusqu’aux recoins des petits matins.
Mais c’était calme, ce soir-là ; je ne comptais pas m’éterniser. Je ronronnais tranquillement devant mon verre d’Omar Khayyam, vin aussi lourd qu’un été cairote, aussi rouge que le sang sur les trottoirs, les jours de Aïd el-Kebir – la fête du sacrifice.
On était une demi-douzaine, sur ce balcon, parmi les plantes de Marianne, à parler de choses et d’autres et surtout de politique. L’automne était doux. Mohamed Morsi ne s’était pas encore emparé des pleins pouvoirs. C’était l’époque où on ne savait pas encore très bien. Amir, bouc précis et tête rasée, mettait toute sa conviction de copte pour nous convaincre que les Frères Mus voulaient faire de l’Egypte un nouvel Iran, une République islamique.
–    Allons, disais-je. Encore faudrait-il qu’ils en aient les moyens. Les Iraniens ont du pétrole. Ils peuvent se permettre de dire merde au monde entier. Mais l’Egypte a besoin des investisseurs étrangers.
–    Ils s’en foutent. Ils sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Tu verras.
Amir semblait fulminer – Amir fulminait beaucoup contre les Frères Mus. Contre les islamistes en général. Mais tout ça paraissait si loin, au creux de ce balcon si calme de Doqqi, abrité derrière mon lourd Omar Khayyam !
On a réussi à changer de conversation. Un miracle. Personne n’avait parlé de politique pendant trente ans – ou presque. Mais depuis la chute du vieil Hosni, on ne faisait que ça, à tous les cafés. Aux coins de rue. Aux dîners de famille. Aux apéros entre amis, évidemment. C’était difficile d’y échapper. Mais une conscience se formait, là, à toute vitesse. J’adorais ça. Je ne fais pas que m’embrumer dans les vapeurs d’alcool. J’ois, j’auditionne, je capte.
Et ça n’empêchait pas, en l’occurrence, que mon regard s’égarât sur les jambes de ma voisine, qu’on eût dit taillées dans la plus pure syénite. Chance et félicité, les fuseaux de granit bougeaient. Ils étaient bien vivants.
Moi aussi, pensais-je.
Amir parlait de l’origine du mot « pain », en dialecte égyptien. 3aish. Oui, il y a un 3 dans le mot. C’est l’arabizi. Certains sons arabes n’ont pas leur équivalent dans l’alphabet latin. Les arabisants ont inventé tout un système de transcription hypersophistiqué – sur lequel ils ne sont toujours pas vraiment tombés d’accord. Querelles de minarets, si vous voulez mon avis.
Mais un beau jour, il y eut les claviers. Les textos. Au début, il n’y avait pas de clavier arabe sur les portables. Alors les Arabes ont inventé l’arabizi. Ou comment transcrire, avec les moyens du bord, leurs sons. Par exemple, 3, c’est la gutturale Ayn – « ع », pour les versés dans l’oriental. Les plus finauds auront remarqué qu’un miroir imaginaire sépare ع et 3. Pour prononcer 3aish, il faut faire vibrer, du fond de la gorge, le début du mot. Quelque chose comme « Aaaish ».
3aish. Je crois que dans le monde arabe entier, on utilise le mot khubz pour « pain » – sauf en Egypte. S’il vous plaît, ne dites pas « kubz », mais khubz, le « kh » se prononce comme la lettre « jota », en espagnol. C’est pas compliqué, joder (khoder ? Moi, même, je commence à me perdre. Remettons un Aberlour. Allons faire un tour sur la terrasse. Sous mes yeux, le quartier de Sayyeda Zeinab. Pas le genre tranquille de Doqqi. Plutôt un air de Bronx bonhomme. Les vendeurs de gaz, sur leurs charrettes, tapent comme des sourds sur leurs bouteilles. Bruits de cloches enrouées. L’un des milliers des sons du Caire. Mais je m’éloigne).
Le monde arabe entier utilise khubz mais les Egyptiens préfèrent 3aish. Or, 3aish, ça veut dire « vie », aussi, en arabe. 3aish hina : « je vis ici ». 3aish baladi : « Du pain local ». Un mot, deux choses différentes. Pour Amir, ça vient de l’Egyptien ancien, où le même mot était utilisé pour « pain » et « vie ».
Les vapeurs de l’Omar Khayyam s’évaporèrent d’un coup.
–    C’est vrai ? Alors 3aish, hurriya, 3adala igtima3yia, le slogan de la Révolution, ça veut pas simplement dire « Pain, liberté, justice sociale » ? Derrière pain, il y a vie ?
–    Mon dieu, oui, je crois bien. Même si dans ce slogan, c’est bien à « pain » que les Egyptiens font référence, répond ce cher Amir.
–    Mais dans le langage même, pain et vie sont liés par le même mot et ça viendrait de l’égyptien ancien ? Une sorte de lien analogique ?
–    Certainement. Mais il n’y a pas que 3aish. Beaucoup de mots du dialecte viennent de l’égyptien ancien.
–    Ah oui ? Lesquels ?
–    Je sais pas… Beaucoup.

Beaucoup ? Amir n’est pas allé plus loin. La conversation glissa sur un autre sujet ; je plongeai dans mes pensées. Que 3aish soit lié à pain et vie, oui, j’avais remarqué – sans jamais vraiment me poser plus de questions que ça. J’avais attribué ça à la tradition agricole du pays.
Mais que la langue arabe ait fait ce lien analogique avec l’égyptien ancien, ça ne laissait pas de m’étonner. Ça faisait des mois que j’essayais de comprendre un traître mot de ce dialecte. Autant j’étais arrivé à m’adapter au syrien assez rapidement, autant l’égyptien me résistait. Je n’avais pas non plus vraiment le temps de m’y mettre. Ou peu la flemme, peut-être. Je le reconnais.
Il fallait m’y prendre autrement. Revenir aux mystères du dialecte. Déconstruire les finesses de l’arabe.
En un mot : enquêter.
Je finis le verre d’Omar Khayyam d’un trait.
Je m’en resservis un autre.
L’enquête pouvait attendre.

Punk’s not dead

Egypt independent – un petit grand journal. Il sortait des infos, racontait des histoires, provoquait volontiers. Un compagnon de la révolution égyptienne, biberonné aux manifs, aux combats, au changement.
Un réservoir de talents, aussi, des fines plumes et des yeux vifs. On peut leur faire confiance, à ces gars-là. L’histoire n’est pas finie. Ce qu’ils ont raconté pendant quatre ans ne s’éteindra pas. J’ai beaucoup pensé à eux quand j’ai écrit « Cherchez la flamme ». On les reverra, ici ou ailleurs.
Lina Attalah, la rédactrice en chef, l’une des meilleures personnes que j’ai pu connaître au Caire, ne dit pas autrement : « We leave you with the hope of coming back soon, stronger and unbeaten, ready to incessantly travel to uncharted territories of storytelling. »

Ciao bello.

PS : « Comme tous mes autres semblables, j’étais un fouineur, un éternel insatisfait et parfois un fauteur de troubles inconscient. Je ne m’arrêtais jamais assez longtemps pour avoir le temps d’y réfléchir, mais mon instinct me semblait juste. Je partageais l’optimisme fantasque qui nous faisait croire que certains d’entre nous allaient de l’avant, que nous avions choisi la bonne voie et que les meilleurs du lot finiraient inévitablement par percer.
Mais comme d’autres j’avais aussi le sombre pressentiment que la vie que nous menions était une cause perdue, que nous étions tous des acteurs qui nous abusions nous-mêmes tout au long d’une absurde odyssée. Et c’était la tension entre ces deux extrêmes, idéalisme tapageur d’une part, hantise de l’échec imminent de l’autre, qui continuait à me pousser en avant. »
Hunter Thomson – Rhum Express.