Un vendredi au Moqattam

C’est une guerre de territoires.
Ce jour-là, la colline du Moqattam appartient aux révolutionnaires. Ils veulent manifester devant l’imposant siège des Frères, protégé par un solide dispositif de CRS.
Symbole d’un pouvoir isolé qui, en réponse à la colère, se barricade plus encore.
Les manifestants défilent. Les drapeaux de leurs martyrs flottent au vent comme des oriflammes. Immenses, en noir et blanc, ils se déploient au-dessus de la foule. Ici, les partisans de Khaled Ali au milieu de leur champion, avocat, révolutionnaire convaincu. Là, des manifestants portent en étendard le portrait de Gika, tué dans des affrontements avec la police. En niqab intégral, une vieille femme distribue de l’eau et harangue les jeunes. Les souvenirs des premiers jours de la révolution égyptienne rejaillissent.
Les partisans des Frères grimpent la colline. En nombre faible et en ordre dispersé. Leur sens de l’organisation, légendaire, fait aujourd’hui défaut.
Ils apparaissent sur la seule route qui donne accès au Moqattam. Un col, tout simplement. Les autres accès sont plus difficiles, plus éloignés.

Très vite, avant que les révolutionnaires n’aient le temps de réagir, les Frères s’emparent du col. Ils ont l’avantage de la position dominante.
Mais les révolutionnaires se regroupent. Ils sont plus nombreux, moins organisés. Mais de la fougue à revendre. Des bruits métalliques résonnent : des gamins cognent des pierres contre les réverbères, les compteurs électriques. Ça tinte comme un port de plaisance breton un jour de tempête. C’est l’appel à la baston.

L’affrontement commence.
Pour les révolutionnaires, il faut reprendre le col.
Pour les Frères, il faut tenir le col, attendre les renforts.

C’est un sale combat de rue. Les pierres pleuvent. Les révolutionnaires lancent leurs feux d’artifice contre les Frères. Ces derniers tiennent bon. Ils progressent, même – le chaos aussi. Il devient difficile d’identifier les lignes de front. Toute une haine se vide là, sur ce carrefour. C’est une revanche. Au mois de décembre, des milices des frères avaient attaqué un sit-in pacifique près du palais présidentiel. Les révolutionnaires, désemparés, surpris d’une telle violence, avaient reculé face à la détermination des islamistes.
Pas aujourd’hui. Après un moment de flottement, ils se reprennent, se réorganisent. Ça tinte plus fort que jamais. Des blessés passent, ensanglantés.
Des prisonniers sont faits dans les deux camps. Les Frères attrapés par les révolutionnaires se font tabasser. Un jeune donne un coup de boule à un vieux barbu. Ils sont tous les deux couverts de sang. Nombreux sont armés de bâtons, de battes de base-ball. Une gamine, faux voile Prada et vrai maquillage truelle, donne des coups de fouet avec sa ceinture. Elle est hilare. Il y a beaucoup de femmes dans les rangs des révolutionnaires. Aucune dans les rangs des Frères.
Les révolutionnaires chargent, à plusieurs reprises. Les Frères aussi. Leurs rangs sont maigres. C’est confus, le front semble déborder aux ruelles adjacentes, mais non, il se concentre à nouveau sur le col.
Les charges des Frères se brisent. Les révolutionnaires regagnent du terrain. Des tambours furieux les encouragent.

Les révolutionnaires reprennent le col, enfin.
Le Moqattam est à eux.

Les Frères se dispersent, le calme revient. Les oriflammes vont et viennent dans la foule, comme s’ils étaient animés d’une vie propre. Les voitures recommencent à passer, comme si de rien n’avait été.

La foule se réorganise. Le Moqattam est conquis ; reste le siège des Frères, haut, arrogant comme une dernière tour à abattre.

La marche commence dans la large « Avenue 9 » qui mène au siège. Peut-être cinq mille personnes. C’est joyeux, conquérant. Plus rien à voir avec le sale combat de rue d’avant. Le soleil couchant propose sa lumière extraordinaire. La tempête de sable de la matinée s’est dissipée. Pas de circulation. L’air n’a jamais semblé aussi pur.

Pour aller au siège des Frères, il faut monter une rue perpendiculaire à l’Avenue 9. La rue est bloquée par un solide cordon de policiers. Au fond, on distingue l’immeuble, l’un des rares sièges de la confrérie à ne pas encore être parti en fumée en Egypte. C’est leur redoute, leur bastion, leur Fort Alamo. Le symbole serait terrible pour les islamistes, si les révolutionnaires s’emparaient de ce quartier général.

La confrontation revient à ton plus classique. Les bastons flics-manifestants, on connaît. C’est presque rassurant. Les lignes de front sont claires. Les gaz lacrymo dispersent les assauts trop entreprenants. Tiens, d’ailleurs, ils tirent quelques grenades. Ça résonne comme des coups de canon.
J’ai été trop optimiste. Légèrement sur le côté, en train de prendre des notes, je n’avais pas vu la tension monter.
Les yeux fermés, la gorge déjà prise, je cherche le masque dans mon sac. Je le sors difficilement. La foule fuit. Je la laisse passer. J’ai mon masque. Les yeux, la gorge, les poumons, la peau même : tous mes nerfs jouent à « Faisons crisser cette craie sur le tableau ».
La foule se réduit. Parmi les derniers, je distingue deux potes photographes. Casqués, protégés, hérissés d’objectifs, eux sont équipés de pied en cap. Je les suis tout en ajustant mon masque. Ils sont forts, ces photographes. Pas comme ces beatniks avec leurs carnets – dont je fais partie. J’essaie de visser la cartouche. Sens horaire ou anti-horaire, bon sang ? Comme si j’avais le temps de penser. J’ai l’impression de me noyer.
Ça y est, c’est enclenché. Je visse à fond. J’essaie de reprendre ma respiration. Mes poumons protestent, furieux. Je leur envoie un air qui pue le caoutchouc certes, mais pas les gaz. Mes poumons se calment. Je serre les sangles.
Ça va mieux.

Les gaz se dissipent. J’enlève mon masque. J’essaie l’air comme on touche de l’eau froide du bout du pied avant de plonger. C’est bon. Je respire à fond. Je crache à fond.

La nuit tombe. Le bruit court que les Frères se réorganisent, harcèlent les révolutionnaires dans les ruelles.

Il est temps de rentrer.

Deux cent blessés dans les manifs anti-Frères dans tout le pays. Pas de morts ; c’est un miracle.

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