Un vendredi au Moqattam – la suite

Ok.
Ça va être bête et méchant.

Quand des milices des Frères musulmans attaquent un sit-in pacifique près du palais présidentiel, le 5 décembre 2012, il y a 5 morts, selon le ministère de la Santé.
A ce jour et si je ne me trompe pas, aucun mandat d’arrêt n’a été émis pour des personnes impliquées dans ces événements. Aucune enquête n’a été menée.

Quand les manifestants anti-Frères, le 22 mars 2013, tentent de s’emparer du siège de la confrérie sur la colline du Moqattam, et qu’ils combattent les milices des Frères, il n’y a pas de morts, selon le ministère de la santé.
Ça a été violent, certes – cf. ce compte-rendu, très complet, en anglais –, mais il n’y a pas eu de morts.
Trois jours après, une trentaine de mandats d’arrêt sont émis par le procureur général égyptien (nommé par Mohamed Morsi).
Des mandats d’arrêts contre des activistes, notamment. Pour les plus connus (dont Alaa Abdel-Fattah, par exemple), c’est pas le genre de personnes qui savatent à coups de pierres dans les émeutes.

C’est tout (pour l’instant).

Mise à jour 1 : ce très bon article d’Evan Hill revient sur ce vendredi au Moqattam – en anglais. Il présente très bien la montée de la violence – dans tous les camps.
Mise à jour 2 : Voici la réaction d’Alaa Abdel-Fattah sur son compte Facebook, traduite par mes très modestes soins (donc les corrections sont bienvenues…) :

« J’ai décidé de me rendre à la convocation du procureur général demain à la mi-journée, pour ne pas exposer ma femme, mon fils et ma maison aux pratiques des policiers si ces derniers procèdent à une interpellation.
La convocation en elle-même est une preuve de la corruption et de la partialité du procureur général des Frères musulmans (NDT le procureur Talaat Adallah a été nommé par Mohamed Morsi) et du bureau de la Guidance (NDT l’instance dirigeante de la confrérie).
Je n’ai jamais ignoré les convocations légales, même si la demande provenait d’une institution dont je ne reconnais pas la légitimité. La seule explication du mandat d’arrêt émis – et de sa médiatisation empressée – est la suivante : le procureur général frériste incite la police et les partisans des Frères musulmans à employer la violence à l’égard des accusés.
Je demanderai donc demain que l’enquête soit menée par un juge qui garantisse une certaine neutralité dans le traitement de cette affaire, étant donné que ces accusations sont dirigées contre les opposants politiques de la confrérie – dont est issu le procureur général.
Je ne suis pas effrayé par les geôles d’un Etat tyrannique et je n’échangerai pas mon statut d’homme injustement accusé contre celui d’un fugitif. Je ne donnerai pas aux autorités le prétexte de mon arrestation pour que les adeptes de Morsi et de son Guide suprême assouvissent leur soif de répression avec un mélodrame cheap.
Je laisserai mes camarades révolutionnaires résoudre ce paradoxe : quatre mois ont passé depuis que des plaintes ont été déposées contre les membres des Frères musulmans qui ont torturé des manifestants aux abords du palais présidentiel. Et pourtant, voilà que le procureur s’empresse aujourd’hui de lancer l’enquête sur les événements au Moqattam. »

Un vendredi au Moqattam

C’est une guerre de territoires.
Ce jour-là, la colline du Moqattam appartient aux révolutionnaires. Ils veulent manifester devant l’imposant siège des Frères, protégé par un solide dispositif de CRS.
Symbole d’un pouvoir isolé qui, en réponse à la colère, se barricade plus encore.
Les manifestants défilent. Les drapeaux de leurs martyrs flottent au vent comme des oriflammes. Immenses, en noir et blanc, ils se déploient au-dessus de la foule. Ici, les partisans de Khaled Ali au milieu de leur champion, avocat, révolutionnaire convaincu. Là, des manifestants portent en étendard le portrait de Gika, tué dans des affrontements avec la police. En niqab intégral, une vieille femme distribue de l’eau et harangue les jeunes. Les souvenirs des premiers jours de la révolution égyptienne rejaillissent.
Les partisans des Frères grimpent la colline. En nombre faible et en ordre dispersé. Leur sens de l’organisation, légendaire, fait aujourd’hui défaut.
Ils apparaissent sur la seule route qui donne accès au Moqattam. Un col, tout simplement. Les autres accès sont plus difficiles, plus éloignés.

Très vite, avant que les révolutionnaires n’aient le temps de réagir, les Frères s’emparent du col. Ils ont l’avantage de la position dominante.
Mais les révolutionnaires se regroupent. Ils sont plus nombreux, moins organisés. Mais de la fougue à revendre. Des bruits métalliques résonnent : des gamins cognent des pierres contre les réverbères, les compteurs électriques. Ça tinte comme un port de plaisance breton un jour de tempête. C’est l’appel à la baston.

L’affrontement commence.
Pour les révolutionnaires, il faut reprendre le col.
Pour les Frères, il faut tenir le col, attendre les renforts.

C’est un sale combat de rue. Les pierres pleuvent. Les révolutionnaires lancent leurs feux d’artifice contre les Frères. Ces derniers tiennent bon. Ils progressent, même – le chaos aussi. Il devient difficile d’identifier les lignes de front. Toute une haine se vide là, sur ce carrefour. C’est une revanche. Au mois de décembre, des milices des frères avaient attaqué un sit-in pacifique près du palais présidentiel. Les révolutionnaires, désemparés, surpris d’une telle violence, avaient reculé face à la détermination des islamistes.
Pas aujourd’hui. Après un moment de flottement, ils se reprennent, se réorganisent. Ça tinte plus fort que jamais. Des blessés passent, ensanglantés.
Des prisonniers sont faits dans les deux camps. Les Frères attrapés par les révolutionnaires se font tabasser. Un jeune donne un coup de boule à un vieux barbu. Ils sont tous les deux couverts de sang. Nombreux sont armés de bâtons, de battes de base-ball. Une gamine, faux voile Prada et vrai maquillage truelle, donne des coups de fouet avec sa ceinture. Elle est hilare. Il y a beaucoup de femmes dans les rangs des révolutionnaires. Aucune dans les rangs des Frères.
Les révolutionnaires chargent, à plusieurs reprises. Les Frères aussi. Leurs rangs sont maigres. C’est confus, le front semble déborder aux ruelles adjacentes, mais non, il se concentre à nouveau sur le col.
Les charges des Frères se brisent. Les révolutionnaires regagnent du terrain. Des tambours furieux les encouragent.

Les révolutionnaires reprennent le col, enfin.
Le Moqattam est à eux.

Les Frères se dispersent, le calme revient. Les oriflammes vont et viennent dans la foule, comme s’ils étaient animés d’une vie propre. Les voitures recommencent à passer, comme si de rien n’avait été.

La foule se réorganise. Le Moqattam est conquis ; reste le siège des Frères, haut, arrogant comme une dernière tour à abattre.

La marche commence dans la large « Avenue 9 » qui mène au siège. Peut-être cinq mille personnes. C’est joyeux, conquérant. Plus rien à voir avec le sale combat de rue d’avant. Le soleil couchant propose sa lumière extraordinaire. La tempête de sable de la matinée s’est dissipée. Pas de circulation. L’air n’a jamais semblé aussi pur.

Pour aller au siège des Frères, il faut monter une rue perpendiculaire à l’Avenue 9. La rue est bloquée par un solide cordon de policiers. Au fond, on distingue l’immeuble, l’un des rares sièges de la confrérie à ne pas encore être parti en fumée en Egypte. C’est leur redoute, leur bastion, leur Fort Alamo. Le symbole serait terrible pour les islamistes, si les révolutionnaires s’emparaient de ce quartier général.

La confrontation revient à ton plus classique. Les bastons flics-manifestants, on connaît. C’est presque rassurant. Les lignes de front sont claires. Les gaz lacrymo dispersent les assauts trop entreprenants. Tiens, d’ailleurs, ils tirent quelques grenades. Ça résonne comme des coups de canon.
J’ai été trop optimiste. Légèrement sur le côté, en train de prendre des notes, je n’avais pas vu la tension monter.
Les yeux fermés, la gorge déjà prise, je cherche le masque dans mon sac. Je le sors difficilement. La foule fuit. Je la laisse passer. J’ai mon masque. Les yeux, la gorge, les poumons, la peau même : tous mes nerfs jouent à « Faisons crisser cette craie sur le tableau ».
La foule se réduit. Parmi les derniers, je distingue deux potes photographes. Casqués, protégés, hérissés d’objectifs, eux sont équipés de pied en cap. Je les suis tout en ajustant mon masque. Ils sont forts, ces photographes. Pas comme ces beatniks avec leurs carnets – dont je fais partie. J’essaie de visser la cartouche. Sens horaire ou anti-horaire, bon sang ? Comme si j’avais le temps de penser. J’ai l’impression de me noyer.
Ça y est, c’est enclenché. Je visse à fond. J’essaie de reprendre ma respiration. Mes poumons protestent, furieux. Je leur envoie un air qui pue le caoutchouc certes, mais pas les gaz. Mes poumons se calment. Je serre les sangles.
Ça va mieux.

Les gaz se dissipent. J’enlève mon masque. J’essaie l’air comme on touche de l’eau froide du bout du pied avant de plonger. C’est bon. Je respire à fond. Je crache à fond.

La nuit tombe. Le bruit court que les Frères se réorganisent, harcèlent les révolutionnaires dans les ruelles.

Il est temps de rentrer.

Deux cent blessés dans les manifs anti-Frères dans tout le pays. Pas de morts ; c’est un miracle.

Capitale du bruit

« Un agronome anglais, Arthur Young, homme positif, spécial, venu ici, chose bizarre, pour étudier l’agriculture, dans un tel moment, s’étonne du silence profond qui règne autour de Paris ; nulle voiture, à peine un homme. La terrible agitation qui concentrait tout au-dedans, faisant du dehors un désert… Il entre, le tumulte l’effraie ; il traverse avec étonnement cette capitale du bruit. On le mène au Palais-Royal, au centre de l’incendie, au point brûlant de la fournaise. Dix mille hommes parlaient à la fois ; aux croisées dix mille lumières ; c’était un jour de victoire pour le peuple, on tirait des feux d’artifice, on faisait des feux de joie… Ébloui, étourdi, devant cette mouvante Babel, il s’en retire à la hâte… Cependant, l’émotion si grande, si vive de ce peuple uni dans une pensée, gagne bientôt le voyageur ; il s’associe peu à peu, sans s’avouer son changement, aux espérances de la liberté ; l’Anglais fait des vœux pour la France ! »

In Histoire de la Révolution Française, Michelet, éd. Bouquins, page 128

Verdict du jugement du drame de Port-Saïd

J’essaie de mettre au clair le verdict du jugement du drame du match de Port-Saïd (74 supporters avaient perdu la vie en février 2012). Liste croisée via al-Masry al-Youm arabe (http://portsaid-alyoum.com/index.php?option=com_content&view=article&id=6863:2013-03-09-08-24-51&catid=85:after-matchh-news&Itemid=506) et Ahram (http://gate.ahram.org.eg/News/318665.aspx)

Bilan verdict :

21 condamnations à mort confirmées

2 policiers condamnés (cf. ci-dessous)

La liste n’est pas claire, les acquittés me posent problème. Pour les autres, on est à peu près raccord. Je mettrai à jour au fur et à mesure. Essayé de transcrire les noms au mieux.

Si quelqu’un veut apporter des compléments, je suis preneur : twitter @SamForey

A toutes fins utiles.

Après avoir examiné les différents articles de la loi

La cour a statué

Condamnations à mort premier jugement (26 janvier) confirmées :

  1. Mohamed Refaat Danaf
  2. Mohamed Mohamed Rashad Quta
  3. Mohamed el-Sayed Mostafa dit « Manadelo »
  4. Khalaf Abou Zaid
  5. Mohamed Adel Shehata
  6. Ahmed Fathi Ahmed Ali
  7. Hisham al-Badri Mohamed Mohi al-Din
  8. Mohammed Mahmoud Ahmed al-Baghdadi
  9. Fouad Ahmed Tabi Mohamed
  10. Mohamed Shaaban Mohamed Hassanein
  11. Nasser Samir Ahmed Abdel Mawgod
  12. Hassan Mohamed Hassan al-Magdy
  13. Mohammed Hussein Mahmoud Ali Attia
  14. Ahmad Reza Mohamed Ahmed
  15. Ahmed Mohamed Abdel-Rahman al-Nagdy
  16. Tariq Abdellah Asran Ali (fugitif)
  17. Abdel Azim Gharib Abdu (fugitif)
  18. Mohsen Mohamed Hussein Sharif (fugitif)
  19. Wael Youssef Abdel Qader (fugitif)
  20. Mohamed Dessouki (fugitif)
  21. Mahmoud Ali Abdel-Rahman Saleh (fugitif)

Prison à vie

  1. Mohamed Majdi Badri
  2. Mohamed Daoudi Hijazi
  3. Ahmed Jerahristi
  4. Youssef Chaabane
  5. Mohammed Hosni Khayat

15 ans de prison

  1. Mohammed Hosni Jabr
  2. Ahmed Said Mansy
  3. Mohamed Osman Hassan
  4. Essam ed-Din Samak (chef de la sécurité de Port-Saïd)
  5. Mohamed Mohamed Saad (l’officier qui a fermé les portes du stade devant les supporters de l’équipe cairote al-Ahly)
  6. Tawfiq Sabbahi

10 ans de prison

  1. Ibrahim Montasser
  2. Amr Nasr
  3. Ali Hassan Ibrahim

1 an de prison

  1. Ahmed Mohamed Ragab

15 ans de prison

  1. Ibrahim el-Arabi
  2. Mohamed Hassan
  3. Mohamed Ahmed Hassan
  4. Abdel Rahman Abu Zaid

10 ans de prison

  1. Mohammed Oweida
  2. Tariq el-Arabi Soliman
  3. Karim Abou Talib

5 ans de prison

  1. Ahmed Adel Abou El-Ela
  2. Ahmed Awad Hassanein

Acquittés (dont 4 anonymes)
La liste qui m’a donné le plus de mal. Al-Masry al-Youm n’en donne que 24. Ahram en donne 24 aussi, dont « 4 autres ». En croisant les listes, ce ne sont pas les mêmes. Voilà ce que j’ai pu établir. Encore une fois, toute aide est bienvenue.

  1. Khaled Sadiq
  2. Muhammad Arif
  3. Ali Hassan Ali
  4. Ahmed Saad
  5. Mahmoud Hamdy
  6. Ahmed Mohamed Hussein
  7. Hassan al-Faqy
  8. Ashraf al-Assouad (Abdallah Ahmed ?)
  9. Rami Mustafa al-Maliki
  10. Mohamed Shaaban (ou Shaalan ?)
  11. Mohamed al-Sayyed Abdel-Baqy (al-Kaabry ?)
  12. Mohamed Hany Sobhi
  13. Mahmoud Sayyed Hasaballah
  14. Mohamed Mozu
  15. Mohamed al-Ahwal (doute, Ashraf Tareq Salim ?)
  16. Ahmed Adel (doute)
  17. Abdel-Aziz Fahmy Hassan Sami (ancien chef des Central security forces zone Canal de Suez)
  18. Mohamed Fathy Ezz el-Din
  19. Kamel Adel (Ali Gad ?)
  20. Mustafa Saleh
  21. Bahi al-Din Nasser (ancien chef de la « Sécurité nationale » de Port-Saïd)
  22. Mohamed Saleh
  23. Hicham Mohamed Salim
  24. Mohsen el-Sayyed (Sheta ?)
  25. Anonyme (Ali el-Tahal ?)
  26. Anonyme (Ahmed Mosaad Hamamsy ?)
  27. Anonyme (Ahmed Abdel Latif ?)
  28. Anonyme (Hassan al-Fiqi ?)