La routine de l’oppression

Ça a duré cinq minutes.

J’étais parti avec un certain Flo Laval à la recherche d’un village près du Fayyoum dont le principal business, c’est l’Italie. Genre « Tu seras un homme, mon fils, si tu émigres en Italie. Puis tu rentreras, te marieras, construiras une belle maison et couleras des jours heureux. »

En route pour ce village, Tatun. Little Italy in Egypt. Ça avait l’air chouette. J’imaginais déjà manger des tonnes de bonnes pizzas (un reporter, c’est avant tout un ventre. Après, c’est la tête, la plume, les yeux, etc.)

Une fois arrivé au Fayyoum, le chauffeur du microbus propose de nous emmener à Tatun. J’avais précisé que je voulais le transport pour nous tout seuls. Nous étions trois : le chauffeur, Flo et moi. Vole donc, chauffeur, de toute la puissance de ton moteur hors d’âge.

Ah non, un type hèle le microbus, quelque part dans le centre indéfini de la ville. Petit, gros, chauve, un peu suintant, regard fuyant. Il monte. S’assoit à l’avant, à côté du chauffeur. Ce n’est pas un client.

C’est un flic.
En civil, évidemment. Il ne se présente pas, ne montre pas de carte. Un type à classer dans la catégorie fourre-tout des moukhabarat, les informateurs.

– C’est qui, ces gars-là ?
– Je sais pas, des étrangers, ils veulent aller à Tatun.
– Ils sont montés où ?
– Au Caire, à la station de Mounib.
– Ils t’ont dit ce qu’ils venaient faire ?
– Non je sais pas, tu sais je les ai chargés, ils veulent aller à Tatun, je les emmène à Tatun, dit le chauffeur.

Le chauffeur répond plaintivement aux questions. Avec sa patate dans la bouche, il est presque incompréhensible. Il n’a quasiment plus de dents mais sûrement plein de doutes : a-t-il fait une connerie en embarquant des étrangers ? Va-t-on lui interdire son business de transport entre Le Caire et le Fayyoum ? Devra-t-il payer une dîme au flic ? En un mot, dans quel merdier s’est-il foutu ?

Ça dure trois minutes, en réalité, même pas cinq. Le type petit, gros, chauve, un peu suintant, regard fuyant, descend du microbus. Il a pris ses infos. Sifflé ses questions au chauffeur. Il ne nous a pas adressé la parole. Il ne paye évidemment pas.

Le microbus repart. Je me retourne. Le flic prend une photo de la plaque du microbus. Son regard fuyant est devenu mauvais.

C’est encore ça, l’Egypte, malgré la révolution : un Etat policier qui détient le monopole de la brutalité physique et morale illégitime.

La routine de l’oppression.

Tatun fut un échec : je n’ai pas mangé de pizzas. Mais rencontré plein de gens passionnants. J’en reparlerai.

Reste ce souvenir. De la France à l’Egypte, j’ai toujours eu une sainte horreur des brutes qui imposent leur loi.

A lire, sur ces sombres brutes :

Un type de passage déshabillé, tabassé, humilié pendant une manif.

http://blog.lefigaro.fr/iran/2013/02/egypte-un-manifestant-outrageu.html

La persistance de l’Etat policier.

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2013/02/08/en-egypte-la-persistance-d-un-etat-policier_1829044_3212.html

Un opposant activiste, retrouvé nu et torturé dans le désert.

http://blog.slateafrique.com/nouvelles-du-caire/2013/02/16/un-activiste-retrouve-attache-nu-torture-dans-le-desert/

Et en plus, on va armer ces sombres brutes.

http://news.yahoo.com/egypts-police-100-000-9mm-pistols-173601251.html

Changeons d’air, le site de mon poto Flo Laval, l’antithèse évidente de la sombre brute.

http://flolaval.com/

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