Cherchez la flamme.

Le Sunday Times n’achètera plus de sujets de gens qui reviennent de Syrie. Même s’ils sont sortis sains et saufs. « Cela pourrait être perçu comme un encouragement à prendre des risques inconsidérés. »

J’ai écrit « gens » à dessein.

Dans une nuit pesante d’été au Caire, je me suis décidé en une heure à partir en Syrie. J’avais des amis là-bas, ils m’ont dit que ça rentrait, j’avais une furieuse envie de changer d’air.

Je suis parti le surlendemain, sans vraiment en parler, sans avoir vendu mes sujets au préalable, ne sachant pas vraiment comment m’y prendre, comptant sur mon expérience du pays – j’y ai vécu un an en 2006-2007 – et les huit mois que je venais de passer en Egypte, entre manifs, émeutes et élections.

Ça s’est plutôt bien passé, merci. Trois jours à Alep. J’ai réussi à vendre. J’ai pris des risques mais pas « inconsidérés ». Oh, je n’estime pas avoir écrit mes meilleurs papiers. Mais j’ai fait de mon mieux. Vraiment. D’autres sont partis. Tous n’ont pas réussi à vendre. Ils ne sont pas moins bons que moi ; au contraire. Mais on ne gagne pas à tous les coups.

Cette expérience pourrait me ranger dans la catégorie des indépendants-inconscients-chiens-fous venus chercher la gloriole dans une zone de guerre, un casse-cou risque-tout qui se prétend journaliste.

Ces « gens ».

Après plus d’un an dans la région, j’en ai rencontré beaucoup, de ces gens qu’on cherche plus ou moins à fourrer dans cette catégorie. C’est encore plus simple que ça.

Ces gens portent un adjectif, « nouvelle » et un nom, « génération ».

C’est ce qui naît dans cette région, dans ces manifs, ces insurrections, ces révolutions : une nouvelle génération. Des journalistes et des photographes, oui, mais aussi des chercheurs et des activistes, des coopérants et des politiques, des techniciens et des artistes.

On est une bande de sales gamins de tous les âges. On se tire la bourre et on se prend dans les bras. On se fait du fric ou on galère, plein d’idées dans la tête. On picole, on gueule et on rit, on couche ensemble, on pue la vie. On bosse, on bosse, on bosse, on bosse. On force notre chance. Ya des rigolos, ya des gens sérieux, des tristes et des joyeux. Des plumes magnifiques, des voix d’or, des yeux de lynx. Certains ne tiennent pas la distance. D’autres s’obstinent, pour eux la stabilité c’est rester en mouvement. Ils racontent le monde. On raconte le monde.

Que le Sunday Times et les autres fassent ce qu’ils veulent. On s’en fout. On continuera. On est de la pire espèce : on est volontaires. Personne ne nous envoie risquer notre peau pour pas un rond. On s’envoie tout seuls.

Après la Syrie en août, je suis allé à Gaza en novembre, pendant la guerre. J’étais enrichi de mon expérience syrienne. Je considère avoir fait un meilleur travail. J’ai mieux raconté, exprimé ce que j’avais vécu, ce que je voyais. Bref : je progresse. Comme tous mes compagnons de terrain. Ne rejetons pas tout le monde sous prétexte que de dangereux branleurs partent. Et même, le dangereux branleur peut devenir quelqu’un de sérieux. On fait notre taff. Parce qu’il se passe sur ces terrains quelque chose de grand, qu’on a lu dans les livres mais jamais vu en vrai : le monde qui va.

7 réflexions au sujet de « Cherchez la flamme. »

  1. Ping : Les risques du métier | On the road

  2. Mille bravos ! J’espère que ça pourra traverser les âges et qu’on lira des choses comme ça dans nos livres de philo plus tard. Comme quoi la « Nouvelle Génération » n’est pas plus pourrie que la précédente ! Et continuons à être de cette « pire espèce ». Tout mon soutien !

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