Pigeons volent

Ça se passe quelques minutes avant l’appel à la prière, quelques minutes avant le coucher du soleil. Loin de mon balcon, plein sud, la façade d’un immeuble semble s’embraser. Les rayons du crépuscule ocrent Le Caire, quand le smog s’allège.
C’est à ce moment-là que les pigeons décollent.
Je ne sais pas ce qu’ils se disent. « Les gars, on se dégourdit les ailes » ou « Footing du soir, espoir » ou « Le dernier à décoller est une poule » ?

Ils décollent, tous ensemble et volent autour du pigeonnier/poulailler aménagé à la diable sur le toit d’un immeuble de mon quartier.

C’est un footing (winging ?). A petites volées. En rythme et en ordre, comme un banc de harengs.
Ca dure une dizaine de minutes. Puis ils atterrissent, tous ensemble, sur le toit du pigeonnier.
J’imagine qu’après, ils font leurs étirements.

« Allez les gars, on me déploie ces rémiges ! »

http://www.geo.fr/voyages/vos-voyages-de-reve/egypte-flanerie-rues-le-caire/pigeonnier-cite-des-morts

La routine de l’oppression

Ça a duré cinq minutes.

J’étais parti avec un certain Flo Laval à la recherche d’un village près du Fayyoum dont le principal business, c’est l’Italie. Genre « Tu seras un homme, mon fils, si tu émigres en Italie. Puis tu rentreras, te marieras, construiras une belle maison et couleras des jours heureux. »

En route pour ce village, Tatun. Little Italy in Egypt. Ça avait l’air chouette. J’imaginais déjà manger des tonnes de bonnes pizzas (un reporter, c’est avant tout un ventre. Après, c’est la tête, la plume, les yeux, etc.)

Une fois arrivé au Fayyoum, le chauffeur du microbus propose de nous emmener à Tatun. J’avais précisé que je voulais le transport pour nous tout seuls. Nous étions trois : le chauffeur, Flo et moi. Vole donc, chauffeur, de toute la puissance de ton moteur hors d’âge.

Ah non, un type hèle le microbus, quelque part dans le centre indéfini de la ville. Petit, gros, chauve, un peu suintant, regard fuyant. Il monte. S’assoit à l’avant, à côté du chauffeur. Ce n’est pas un client.

C’est un flic.
En civil, évidemment. Il ne se présente pas, ne montre pas de carte. Un type à classer dans la catégorie fourre-tout des moukhabarat, les informateurs.

– C’est qui, ces gars-là ?
– Je sais pas, des étrangers, ils veulent aller à Tatun.
– Ils sont montés où ?
– Au Caire, à la station de Mounib.
– Ils t’ont dit ce qu’ils venaient faire ?
– Non je sais pas, tu sais je les ai chargés, ils veulent aller à Tatun, je les emmène à Tatun, dit le chauffeur.

Le chauffeur répond plaintivement aux questions. Avec sa patate dans la bouche, il est presque incompréhensible. Il n’a quasiment plus de dents mais sûrement plein de doutes : a-t-il fait une connerie en embarquant des étrangers ? Va-t-on lui interdire son business de transport entre Le Caire et le Fayyoum ? Devra-t-il payer une dîme au flic ? En un mot, dans quel merdier s’est-il foutu ?

Ça dure trois minutes, en réalité, même pas cinq. Le type petit, gros, chauve, un peu suintant, regard fuyant, descend du microbus. Il a pris ses infos. Sifflé ses questions au chauffeur. Il ne nous a pas adressé la parole. Il ne paye évidemment pas.

Le microbus repart. Je me retourne. Le flic prend une photo de la plaque du microbus. Son regard fuyant est devenu mauvais.

C’est encore ça, l’Egypte, malgré la révolution : un Etat policier qui détient le monopole de la brutalité physique et morale illégitime.

La routine de l’oppression.

Tatun fut un échec : je n’ai pas mangé de pizzas. Mais rencontré plein de gens passionnants. J’en reparlerai.

Reste ce souvenir. De la France à l’Egypte, j’ai toujours eu une sainte horreur des brutes qui imposent leur loi.

A lire, sur ces sombres brutes :

Un type de passage déshabillé, tabassé, humilié pendant une manif.

http://blog.lefigaro.fr/iran/2013/02/egypte-un-manifestant-outrageu.html

La persistance de l’Etat policier.

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2013/02/08/en-egypte-la-persistance-d-un-etat-policier_1829044_3212.html

Un opposant activiste, retrouvé nu et torturé dans le désert.

http://blog.slateafrique.com/nouvelles-du-caire/2013/02/16/un-activiste-retrouve-attache-nu-torture-dans-le-desert/

Et en plus, on va armer ces sombres brutes.

http://news.yahoo.com/egypts-police-100-000-9mm-pistols-173601251.html

Changeons d’air, le site de mon poto Flo Laval, l’antithèse évidente de la sombre brute.

http://flolaval.com/

Cherchez la flamme.

Le Sunday Times n’achètera plus de sujets de gens qui reviennent de Syrie. Même s’ils sont sortis sains et saufs. « Cela pourrait être perçu comme un encouragement à prendre des risques inconsidérés. »

J’ai écrit « gens » à dessein.

Dans une nuit pesante d’été au Caire, je me suis décidé en une heure à partir en Syrie. J’avais des amis là-bas, ils m’ont dit que ça rentrait, j’avais une furieuse envie de changer d’air.

Je suis parti le surlendemain, sans vraiment en parler, sans avoir vendu mes sujets au préalable, ne sachant pas vraiment comment m’y prendre, comptant sur mon expérience du pays – j’y ai vécu un an en 2006-2007 – et les huit mois que je venais de passer en Egypte, entre manifs, émeutes et élections.

Ça s’est plutôt bien passé, merci. Trois jours à Alep. J’ai réussi à vendre. J’ai pris des risques mais pas « inconsidérés ». Oh, je n’estime pas avoir écrit mes meilleurs papiers. Mais j’ai fait de mon mieux. Vraiment. D’autres sont partis. Tous n’ont pas réussi à vendre. Ils ne sont pas moins bons que moi ; au contraire. Mais on ne gagne pas à tous les coups.

Cette expérience pourrait me ranger dans la catégorie des indépendants-inconscients-chiens-fous venus chercher la gloriole dans une zone de guerre, un casse-cou risque-tout qui se prétend journaliste.

Ces « gens ».

Après plus d’un an dans la région, j’en ai rencontré beaucoup, de ces gens qu’on cherche plus ou moins à fourrer dans cette catégorie. C’est encore plus simple que ça.

Ces gens portent un adjectif, « nouvelle » et un nom, « génération ».

C’est ce qui naît dans cette région, dans ces manifs, ces insurrections, ces révolutions : une nouvelle génération. Des journalistes et des photographes, oui, mais aussi des chercheurs et des activistes, des coopérants et des politiques, des techniciens et des artistes.

On est une bande de sales gamins de tous les âges. On se tire la bourre et on se prend dans les bras. On se fait du fric ou on galère, plein d’idées dans la tête. On picole, on gueule et on rit, on couche ensemble, on pue la vie. On bosse, on bosse, on bosse, on bosse. On force notre chance. Ya des rigolos, ya des gens sérieux, des tristes et des joyeux. Des plumes magnifiques, des voix d’or, des yeux de lynx. Certains ne tiennent pas la distance. D’autres s’obstinent, pour eux la stabilité c’est rester en mouvement. Ils racontent le monde. On raconte le monde.

Que le Sunday Times et les autres fassent ce qu’ils veulent. On s’en fout. On continuera. On est de la pire espèce : on est volontaires. Personne ne nous envoie risquer notre peau pour pas un rond. On s’envoie tout seuls.

Après la Syrie en août, je suis allé à Gaza en novembre, pendant la guerre. J’étais enrichi de mon expérience syrienne. Je considère avoir fait un meilleur travail. J’ai mieux raconté, exprimé ce que j’avais vécu, ce que je voyais. Bref : je progresse. Comme tous mes compagnons de terrain. Ne rejetons pas tout le monde sous prétexte que de dangereux branleurs partent. Et même, le dangereux branleur peut devenir quelqu’un de sérieux. On fait notre taff. Parce qu’il se passe sur ces terrains quelque chose de grand, qu’on a lu dans les livres mais jamais vu en vrai : le monde qui va.