Bulletin

Pour des raisons de commodité, voici l’échelle des manifs de Tahrir, calculée en Robespierre.

0 Robespierre
Rien.
Tahrir appartient aux voitures. La seule épreuve, c’est de traverser la place sans se faire écraser. Avec un peu de pratique, ça vient tout seul.

1 Robespierre
Calme.
Très légère brise. Seuls les vendeurs de drapeaux rappellent le souvenir des journées de janvier-février 2011.

2 Robespierre
On parle un peu fort.
Un ou deux graffeurs repassent les fresques de la rue Mohammed Mahmoud comme un palimpseste. Deux gars commentent l’actualité politique à l’ombre du Mogamma, le complexe administratif à l’architecture stalinienne qui domine Tahrir. Les mains dans les poches et le sourire aux lèvres. Un gamin passe et essaie de dessiner des drapeaux égyptiens sur les mains des touristes.

3 Robespierre
Rassemblements épars.
Tahrir appartient encore aux voitures, mais sur les côtés, sur les trottoirs, devant le Mogamma, sur le rond-point central, mais aussi près de l’Assemblée du peuple à un jet de gaz lacrymo de la place, on se promène par quelques dizaines, parlant démocratie, islamisme, Egypte, prix du gaz. On scande, parfois avec des banderoles et un petit tabla (ptits tambours). Les enfants des rues sont plus audacieux, taxent des clopes. Un 3 de Robespierre souffle souvent le vendredi, principal jour de congé, quand des petits groupes investissent la place. Tahrir, c’est aussi un forum où s’exprime la vox populi.

4 Robespierre
Rassemblements restreints mais denses.
Les groupes sont plus solides, plus organisés, les mots d’ordre définis, joli souffle. Les banderoles se gonflent, on commence à empiéter sur la rue. On compte en grosses dizaines, et toujours réservé aux moments calmes, vendredi ou samedi, ou le soir. Quand on sort du métro, la rumeur résonne. Les vendeurs ambulants, par l’animation alléchée, débarquent avec leurs bouteilles d’eau et leur pop-corn. Bref, un rassemblement pour touristes, on peut commencer à faire de bonnes photos.

5 Robespierre
Cortèges.
Ça commence à souffler, on compte en centaines. La circulation devient difficile, mais la clameur de la foule commence à couvrir les klaxons. Le terre-plein central accueille ses premières tentes. Des cafés s’improvisent en plein air, quelques chaises de jardin, thé et boissons fraîches. Les cortèges se concentrent à l’est de la place, les immeubles forment un amphithéâtre. La rumeur vient de loin et attire le chaland, qui se joindra peut-être aux marches. Régulièrement, résonne le slogan « A bas le gouvernement militaire ! » Les magasins et restos du coin prennent le pouls des cortèges, sont prêts à fermer à la moindre effervescence. Les journalistes sont sur la place, les photographes se pointent aux balcons, les vigies des cortèges montent sur les abribus. Sur les réseaux sociaux, dans les téléphones portables, le bruit commence à courir. « T’es où ? Suis sur Tahrir, ramène-toi ! »

6 Robespierre
Manifs.
Tahrir commence à être fermée à la circulation. Des taxis obstinés s’échouent sur la place, ils ne tardent pas à être rejetés sur la rive de la place par une vague de gens. Au loin, les voitures font prudemment demi-tour comme des avions déroutent devant l’orage. Ça résonne de slogans, les groupes de gauche tentent de vendre « Le Socialiste » à l’entrée de Talaat Harb, leurs cheveux s’ébouriffent au fil de la soirée (ils sont du genre lève-tard). Les grandes banderoles sont attachées aux lampadaires. Concentrations de gens, à l’est de la place. La manif s’éparpille ensuite. On compte en milliers – les manifestants voient des dizaines de milliers. Tahrir, de forum, se transforme en commune.

7 Robespierre
Foule.
La place est complètement bouclée. Des comités populaires se forment pour contrôler les entrées. Les rues adjacentes drainent les manifestants. On entend arriver les supporters de foot au loin, dans la soirée (eux aussi sont lève-tard). Ils amènent tambours, slogans et chants plus créatifs les uns que les autres. Les feux d’artifice pètent. Les premières rumeurs sur l’arrivée de casseurs de manif circule, il y a quelques courses de Tahrir : la foule s’emballe, reflue, puis revient tout de suite comme une vague. Des cortèges tournent autour du terre-plein, à pleine voix, à pleine marche. Les premières caméras s’installent dans les hôtels au-dessus de la place, les journalistes enchaînent les directs : « Des milliers de manifestants investissent l’emblématique place Tahrir contre le régime/les militaires/les arrestations/etc. » Sur les épaules, les harangueurs haranguent, à terre, la foule reprend en grondant. Premiers évanouissements dans les cohues. Les hôpitaux de campagne se multiplient. Difficile de marcher contre la foule.

8 Robespierre
Peuple.
Impossible de marcher contre la foule. Dans certains endroits, on bat des records de concentration de gens au mètre carré. On compte par dizaines de milliers. Les voix s’unissent et reprennent les slogans crachés par les haut-parleurs tout juste installés. La place vibre comme un gigantesque tympan. Distribution d’eau et nourriture gratuite, surtout pendant les grandes chaleurs : des types sur des barrières balancent les bouteilles dans la foule. D’en haut, l’immense place paraît remplie. Les individualités disparaissent peu à peu, la foule se transforme en peuple. Quelque chose commence à relier tout le monde. Agitations, ici et là. Il faut être prudent dans l’ivresse. Les vigies montent maintenant sur les lampadaires, agitent les drapeaux. Le rassemblement est incontrôlable, donc il se contrôle lui-même. Les CRS, pas fous, sont invisibles.

9 Robespierre.
Soulèvement.
La foule vous emporte et vous dépose où elle veut. Ce n’est plus un tympan qui vibre, c’est un cœur qui bat. Il ne faudrait pas s’y jeter, mais c’est si tentant. Cette fois-ci, la place est pleine. D’en haut, l’écume est rouge, blanche et noire, les couleurs de l’Egypte. Les ambulances avancent dans la foule comme l’Abeille Flandre à travers les vagues, recueillir les naufragés, sinon, ils se jettent sur les îlots des hôpitaux populaires.
Des barrières bordent la place. La foule, parfois, s’échoue doucement contre elles, quelques gars les sautent comme des vagues par-dessus les digues. Les tentes envahissent le moindre espace qui échappe aux marches. Ça et là, drapeaux de Suez, de Syrie, de Libye. On les prend dans la gueule, ça rafraîchit. « Misr », « Egypte » est crié, sans cesse, à l’unisson, couvrant les haut-parleurs les plus puissants. Tahrir s’étire dans les rues adjacentes. Le Caire, maintenant habitué aux mobilisations, se dit que c’est sérieux. Les bricoleurs détournent l’électricité des réverbères, l’eau des conduites. Ce n’est pas le chaos. Tout s’enchaîne tout seul, on ne sait comment. Le désir d’être ensemble, peut-être. L’envie de hurler après s’être plaqué la main sur la bouche si longtemps.

10 Robespierre
Révolte.
C’est la tempête, un temps à ne pas sortir un tyran. 10 Robespierre, ça vous balaye une dictature un peu fragile, ça prend même, peut-être, une Bastille. Les étrangers sont aussi pris dans l’ivresse. Une énergie traverse la foule, elle pourrait alimenter un petit pays pendant des jours. On ne s’entend plus, les journalistes hurlent des SOD (Save Our Directs) dans leurs téléphones. Les réverbères tanguent, les vigies s’accrochent dessus de toutes leurs forces. Une marche autour du terre-plein dure au moins une demi-heure, à peine deux minutes quand il n’y a personne. On y perd quatre kilos. La foule est tellement dense qu’elle pourrait soulever un porte-avions classe Nimitz. Les voix, si puissantes, qu’on les sent vibrer dans le corps. Les manifestants sont des centaines de milliers. Des transes traversent le peuple. Tahrir devient indépendante, un corps à part entière. Une chose publique.

11 à 12 Robespierre.
Révolution.
Le peuple rassemblé pourrait déplacer une pyramide. On se demande comment la terre ne s’ouvre pas sous les pieds d’autant de gens. Je ne l’ai vu qu’une fois cet ouragan. Il a des dispositions surprenantes. Il peut s’arrêter d’un coup, comme le 10 février 2011. Moubarak, selon la rumeur, devait annoncer son départ dans un discours. Il commence à parler. Pas un souffle sur la place. Les mouches s’abstiennent de voler. Il annonce qu’il reste. La place vibrait de joie et d’espoir. Le silence continue alors qu’elle rentre en deuil. Le discours finit et le « Irhal » hurlé n’a jamais été aussi uni, puissant. « Dégage ». Même à trente kilomètres de là, Moubarak a dû l’entendre dans son palais. Haha. Il est parti le lendemain.

Une réflexion au sujet de « Bulletin »

  1. Monsieur,
    Je viens de découvrir votre blog, et je vous remercie pour ce « bulletin météo  » de la Place Tahrir qui est on ne peut plus exact. Ayant habité pendant toute l’année dernière à l’angle de Talaat Harb je m’y reconnais totalement, et j’ai eu plein d’images qui me sont revenues en mémoire ( cet article me fait office de « madeleine de Proust » 🙂 ) . Je recherchais vos coordonées car toujours l’année dernière j’avais lu votre article sur  » Les gosses perdus de Tahrir ». Là aussi cet article m’avait interpellée, car je croisais assez souvent ces enfants,ados aux abords de Tahrir ou dans le métro. Je suis rentrée cet été d’Egypte pour effectuer mon Master II recherches à l’Iep d’Aix en Provence, et je souhaiterais étudier d’un point de vue sociologique le travail d’une ONG auprès de ces enfants au Caire . Accepteriez vous de me renseigner sur ce sujet ?
    En vous remerciant par avance,
    Marie Galametz

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