Concentré.

C’est le plus excité. Il s’appelle Sayyed. En sueur et en cris, il anime à lui tout seul la petite foule en face du QG de Shafiq, l’ancien ministre de Moubarak, considéré comme le feloul en chef par de nombreux Egyptiens.  « Le Peuple veut Ahmed Shafiq », « A bas le gouvernement de Morsi », « Par notre âme, par notre sang, nous nous battrons pour toi Shafiq ».
Il exsude la violence, on pourrait la récolter en raclant ses pores, en faire des huiles essentielles, la distribuer aux boxeurs avant leurs matches, les vaporiser au-dessus d’un village paisible pour le voir brûler. J’ai vu ici quelques bouffées de violence, jamais incarnées à ce point chez quelqu’un.

Si, il y avait ce gars, videur dans un bar de Belfast, près de Sandy Row, un quartier qui ressemble aujourd’hui à un Disneyland loyaliste, l’hommage, en couleur dans ce pays gris, aux valeureux fachos protestants casseurs de cathos. Pause clope dehors avec un gros pote dégueulasse à qui il restait quelques dents pour s’engouffrer des pizzas. Sept enfants, le premier à 13 ans. Un type chouette. Richard.
Le videur approche, vibrant et tendu comme la corde d’un arc. Il décoche.
—    Vous savez où vous êtes, les gars ?
—    Euh. A Belfast ? Hasardai-je.
—    Non. Vous êtes dans la rue. Si les flics passent, ils peuvent vous arrêter parce que vous prenez une bière dans la rue. Ces putain de flics. Moi, je suis videur. Je ne peux rien leur dire, même si c’est complètement con, comme règle. Putain de flics. Je les hais.
—    Ah. Et y a d’autres règles à savoir, ici ?
Ah le con. J’aurais dû la fermer. Il s’est lancé dans une tirade nord-irlandaise. J’ai mis longtemps à comprendre comment les Nord-Irlandais parlent. Non pas les suivre, mais simplement à comprendre pourquoi ils parlent comme ça. Jusqu’à ce que je voie une vidéo des plus beaux buts de George Best. Le héros local, footballeur célébré par Pelé et Maradona, né à Belfast, attaquant brillant, dribbleur exceptionnel, tchatche de tacleur (« en 1969, j’ai arrêté les femmes et l’alcool. Les 20 minutes les plus dures de ma vie »). Il est né dans un quartier prolétaire, mère alcoolique, père ouvrier, il est mort à Londres, riche, alcoolique. Au foot, il jouait sur les deux côtés, feintait toute une ligne de défense, courait à toute vitesse.
Les Nord-Irlandais parlent comme George Best joue au foot. Et George Best joue au foot comme les Nord-Irlandais tchatchent, ils commencent à parler, on les croit partis sur une phrase longue, ils la coupent pour enchaîner sur un « Y’know ? » et repartir sur ce qu’il voulaient vraiment dire. On répond, ils n’écoutent pas, on ne répond pas, ils écoutent. Ils partent à toute vitesse et ralentissent et recommencent. Ils ne parlent pas, ils dribblent.

Le videur dribble, lui aussi, à toute vitesse, boxe dans le vide, montre ses muscles. Il me prend par l’épaule. Il continue, je sens plus que je n’entends qu’il parle de Taigs – en argot, l’insulte réservée aux cathos – de Pakistanais, de Polonais. Puis il s’arrête en plein milieu d’une phrase, me considère un instant, et de sa main droite se frappe le torse et esquisse un salut nazi, main en bas. Je ne comprends pas ; il répète son geste et veut me saluer. Il m’attrape le bras avec le crochet qui lui sert de main et frappe son torse contre le mien. Il me regarde encore. Ça fait cinq minutes que je ne sais pas comment partir. Richard, mon gros pote, me sauve. « Cherche pas, il est Français », dit-il au videur.
Ça le calme d’un coup. Il rentre dans le bar en grommelant « Putain d’étrangers ».
—    Mais il voulait quoi, lui ??
—    Laisse tomber, ce mec, il fait partie de l’Aryan Brotherhood. Lui, il est dangereux. Fais attention à toi, me dit Richard.
—    Ah, réponds-je, bête.
Il doit y avoir 3 membres de l’Aryan Brotherhood dans toute l’Irlande du Nord. J’avais bien choisi mon bar. Si j’osais le taper, je ne serais pas sûr de faire la différence entre ce videur et un mur de plomb. Plus petit que moi, mais taillé comme son bouc, sec, précis, bien dessiné. Avec la tête nette comme une boule de billard.

Il y a la violence contenue. Sayyed et le videur partagent une violence concentrée. L’Egyptien travaille pour la campagne de Shafiq dans la province de Menoufiyya, le lieu de naissance de Moubarak, un bled qui a voté en masse pour l’ancien ministre.
Cheveux rasés, rempli de muscles qu’on sent fermes comme un sac de frappe, sa voix racle en gros carburateur et il me crache littéralement son discours de gentil démocrate : « La révolution a été faite. C’est fini, maintenant. Et ces gens, là, ces jeunes, ils sont venus, ils ont mis le feu au QG de Shafiq. Il faut suivre le processus électoral, Morsi et Shafiq ont été sélectionnés au deuxième tour. Il faut choisir. Tahrir ne doit pas choisir. La rue ne doit pas choisir. Nous sommes pacifiques et les autres viennent brûler notre QG ! Voilà ce qu’il faut, ce qu’il faut, c’est la stabilité, et Ahmed Shafiq apportera la stabilité. Nous devons tous respecter les règles. Mais les autres ne le font pas. »
Il revient dans la foule et se remet à aboyer comme un chef de meute. Par notre sang, par notre âme, etc.

Oh, ils n’étaient pas tous comme ça, loin de là. J’ai parlé avec un type en costume, portrait un poil empâté de l’inspecteur Clouseau, lui a voté pour Moussa au deuxième tour, il votera pour Shafiq, lui, je le vois dans une ruelle sombre, on papote, pas de problème.

Mais Sayyed – j’aurais à peine l’impression d’être en sécurité dans un tank, si je le croise dans le noir. Il faudrait que je le présente au videur de Belfast. La rencontre serait intéressante. Deux chiens de guerre.

Sayyed en rajoute, bien sûr. Le QG de Shafiq a été à peine chatouillé. Plus de flammes. Simplement, par terre, des milliers de bulletins du candidat.

Après, je suis allé me plonger dans la rumeur révolutionnaire renaissante de Tahrir. Ça faisait longtemps, les chants, les marches, les slogans. Les conversations simples, les vannes, les gens sympas. Les jeunes, tant de jeunes pour qui ce second tour est un double 21 avril, tous ces jeunes qui me disent qu’ils n’ont pas fait la révolution pour ça, comme ce type, Hazem : « Mais laissez-nous une chance ! C’est pas un choix, qu’on a ! »
Il avait voté Aboul Fotouh. La place Tahrir vient de se faire attaquer, alors il s’est armé d’un bâton et a rejoint un comité populaire. Il rythme ses paroles en tapant son bâton par terre. A côté, son pote a la chemise couverte de sang. Mais un sourire grand comme le Nil, quand on l’écoute. Ils ne respirent pas la violence. Ils sont prêts à faire le coup de main. Ils sont prêts à se battre, à nouveau, pour que le message qu’ils portent depuis un an, passe enfin – « ni les Frères, ni les militaires, nous sommes tous Egyptiens ».
Hazem me dit, si sérieux, avant que je ne parte :
« Ça commence maintenant. »

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