Le vieux combat de l’Egypte

Le troisième homme des premières élections présidentielles égyptiennes libres.

Mais c’est qui lui ?
Une tête d’oncle argentin, cheveux blancs, sourcils noirs et large sourire et le large corps solide, porteur d’une enfance passée à la campagne et de combats menés à la ville. Un nassérien qui a laissé la dictature militaire mais gardé l’idéologie socialiste de l’ancien leader de l’Egypte – du monde arabe.
Le voilà qui arrive à la tribune comme dans ces élections présidentielles égyptiennes : en force tranquille. Il était annoncé, on n’y croyait pas trop, mais c’est pourtant lui, le troisième homme, il révèle encore une Egypte inattendue.
Hamdeen Sabbahi est en tête à Alexandrie (expression consacrée : « bastion salafiste »), Port-Saïd (expression consacrée : « poumon industriel ») et au Caire (expression consacrée : « nid d’espions »). Il s’est vraiment fait tout seul, a été un vrai opposant à Moubarak et ne s’est pas converti à la révolution après la chute du Raïs. Il était dans les manifs le premier jour et s’est fait – un peu – latter, comme tout le monde. Il a fait de la prison, aussi. Ce n’est pas un feloul, un vestige du régime, collabo, disons, en français.
Devant le siège de son parti, le tumulte révolutionnaire résonne. Vieilles rengaines (« A bas le régime militaire ») et nouveaux slogans (« Le peuple dit qu’il ne veut pas de feloul », « le peuple veut Hamdeen président »).
La foule vibre et chante comme au bon vieux temps des manifs. Il ne prend pas position pour le deuxième tour – il est acclamé –, il ne prendra pas part dans un éventuel gouvernement dirigé par le Parti de la Liberté et de la Justice, la représentation politique des Frères musulmans – il est ovationné. Il est libre, Hamdeen, et content, là, à la tribune. Sa troisième place a des airs de victoire. Sur sa lancée, il fera appel des résultats devant la commission électorale. C’est vrai qu’on a retrouvé des bulletins en son nom dans les champs de canne à sucre. Pas grave, il n’a jamais autant ressemblé à son symbole, l’aigle, utilisé pour les illettrés, 40% de la population égyptienne.

Pour le deuxième tour, on attendait plutôt Aboul Fotouh et Amr Moussa – ils sont arrivés respectivement quatrième et cinquième du scrutin. Les choses avaient bien été faites pourtant. Les sondages – dont tout le monde savait qu’ils étaient foireux, mais il n’y avait que ça à se mettre sous la dent – les portaient, ils avaient débattu pendant 6 heures (!) à la télévision. Aboul Fotouh, le pas trop islamiste et révolutionnaire anti-système contre Amr Moussa, le pas trop feloul, la transition légitimiste.

Et voilà que pour le deuxième tour, comme on se retrouve !
D’un côté, un ancien du régime de Moubarak, Ahmed Shafiq, premier ministre de Moubarak pendant les quelques jours de janvier février 2011 où les manifestants se sont fait latter à coups de matraques, de sabres, de couteaux, de chevaux, de chameaux. Le voilà qui déclare hier qu’il rendra la révolution aux jeunes. On se demande dans quel état. Il est deuxième. Là encore, une surprise. Les feloul s’étaient effondrés aux élections législatives, il y a six mois. On pensait qu’ils étaient finis.
Je reviens aujourd’hui de son QG. Son directeur de campagne est un général à la moustache très baasiste. Il briefait les directeurs régionaux. « Surtout, n’oubliez pas de jouer sur la peur de l’islam. » Oui chef, bien reçu chef. Les types portaient chemises ou polos moulants, jean moulants terminant en pattes d’eph au-dessus de chaussures à bouts carrés. Je ne veux pas médire mais c’est le plus pur style moukhabarat. Et si moulant ! J’aimerais bien qu’un journaliste de mode égyptien fonde une thèse sur le degré de moulage des vêtements des gens et leur proximité avec le régime policier/militaire.

De l’autre, un candidat surnommé « roue de secours », Mohammed Morsi, monté sur le meilleur des bolides, l’organisation des Frères musulmans. Il est premier. Ça, on s’y attendait un peu. S’ils avaient eu un peu plus de temps (ils ont débarqué à la bourre dans les présidentielles) et un meilleur candidat, ce serait peut-être déjà plié aujourd’hui.

Pour les révolutionnaires, les ni feloul, ni islamistes, pour une immense frange de la population égyptienne qu’on ne connaissait pas, c’est un double 21 avril qu’ils s’apprêtent à boycotter. Des soutiens de Sabbahi, hier soir, à son rassemblement, étaient consternés par le résultat. Abdel Nasser, comptable dans le secteur du tourisme, se trouve coincé. « J’ai des principes et là, je ne peux pas voter. Je ne peux pas faire ce choix. » Ses deux copines jugent grave ce qui s’est passé. Elles regrettent leur champion : « On avait besoin de quelqu’un comme lui, qui sorte l’Egypte de la pauvreté, en imposant les riches, comme Nasser. »

Mais peut-être que l’Egypte avait un compte à régler, avant. Un combat vieux de 80 ans, les Frères musulmans contre le régime monarchique puis, surtout, le régime militaire. Avant de passer à autre chose, cette lutte, cette dialectique ancienne, s’impose maintenant. Comme s’il fallait exorciser cette profonde division qui a partagé les Egyptiens, traversé les décennies, avant de passer à autre chose.
Mais le boycott risque d’être massif. Beaucoup de citoyens ne veulent pas jouer ce combat qu’ils jugent déjà dépassé. La victoire de Morsi, annoncée, sera peut-être serrée. Et l’Egypte n’arrête pas d’aller de surprise en surprise depuis le 25 janvier 2011. On attend toujours la prochaine.

Abdel Nasser, le comptable qui soutient Sabbahi, est désespéré. Mais l’échec de son candidat réveille une vocation : « Je promets que dès que ces élections sont terminées, je me lance dans la politique. » Il part avec un avantage : il porte le même nom que ce cher vieux Gamal.

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