Les présidentielles égyptiennes vues des QG de campagne – instants volés

Ce candidat, je l’ai rencontré par hasard. Plutôt aperçu que rencontré, d’ailleurs.
C’était un prêche du prêtre Samaan dans une grotte aménagée en église, sur le Mokattam. La caverne est immense et pourrait accueillir des milliers de personnes – ce qui était le cas. Une foule bigote écoutait le leader charismatique dans ce quartier des chiffonniers du Caire. La ferveur vibrait, l’idolâtrie, presque. A certaines occasions, ce prêtre pratique des exorcismes. Il attire même des musulmans, curieux.
Samaan s’interrompt pendant son prêche et accueille avec des mots simples Ahmed Shafiq, « venu rendre visite aux chrétiens d’Egypte ». Ahmed Shafiq se lève, salue longuement et se fait applaudir tout aussi longuement. Il ne parle pas – il n’est pas connu pour être un grand orateur. Quand il a été premier Ministre, du 31 janvier au 3 mars 2011, pendant l’épisode le plus violent de la Révolution égyptienne, quand les baltagias, les casseurs de manifs payés par le régime, attaquaient la place Tahrir, quand les chameaux et les chevaux chargeaient les manifestants, il a participé à un débat avec, notamment, l’auteur de l’Immeuble Yacoubian, Alaa el-Aswany. Le tout nouveau premier Ministre a été éreinté en direct par l’écrivain. Une première dans l’histoire de la télévision égyptienne. Shafiq démissionnait le lendemain, Moubarak tombait une semaine plus tard. C’était le bon temps de la révolution.
Shafiq est resté silencieux, longtemps – son slogan de campagne n’est-il pas « Des actes, pas des paroles » ? – mais faisait campagne, discrètement. Le voilà aujourd’hui potentiel adversaire du présidentiable des Frères musulmans, Mohammed Morsi. L’Egypte reviendra peut-être à l’ancien affrontement régime militaire contre islamiste.
En Egypte, Ahmed Shafiq est considéré comme un « foloul », un mot qui signifie littéralement vestige. Il désigne les serviteurs de l’ancien régime. Le meilleur équivalent, en français, serait « collabo », avec toutes les préventions et toutes les prudences d’usage quand on donne des équivalents d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre.
Les foloul s’étaient plantés aux élections pour l’Assemblée du peuple. Je ne croyais pas vraiment à leur retour pour ces élections. Un ami m’avait prévenu : « Ne sous-estimes pas Shafiq. » Il avait raison.
Un taxi m’a fait une promesse très sérieuse pendant ces élections : « On n’a pas vécu tout ça pour se retrouver avec Shafiq au pouvoir. Y en a marre des Foloul. Vraiment. S’il est élu, je te jure qu’il y aura une deuxième révolution. » Reçu.

Ce taxi met aussi Amr Moussa dans la case Foloul. Encore, en effet, un autre ministre de Moubarak, aux Affaires étrangères de 1991 à 2001. Mais selon la légende, le président n’aimait d’appréciait pas l’aura de son collaborateur. Il a donc été nommé secrétaire de la Ligue arabe. Ce polyglotte s’y est forgé une stature internationale. Candidat aux présidentielles, il comptait sur cette audience pour gagner. Donné favori, il est aujourd’hui loin dans les sondages de sortie des urnes. Plus qu’un foloul, il se présente comme un relais entre le régime militaire et la nouvelle Egypte. En deux mots, la rupture tranquille – alors que Shafiq incarne pour tant d’Egyptiens un retour en arrière, un pied de nez aux journées de février 2011.

Pendant les élections, le staff de Moussa bouillait d’impatience et d’improvisation. Logé dans une confortable villa d’un quartier tranquille, Doqqi, il tentait de jongler avec les ordres et les contre-ordres, tentant de savoir où se trouve son propre candidat : « Il doit arriver… bientôt… On ne sait pas. » L’atmosphère, mercredi, est encore légère et les partisans, confiants. L’une des coordinatrices, Lamia, alterne entre bouffées d’énergie et moments d’accablement, devant son ordinateur, à lire tous les journaux, suivre tous les fils d’actualité. Tout l’un ou tout l’autre. Mais l’ambiance s’assombrit à mesure que le temps passe. Les résultats sont mauvais. Moussa ne sera pas premier. Ils espèrent encore qu’il arrivera deuxième. L’autre coordinateur, Ahmed Kamel, s’impose naturellement face à Lamia. Anglais parfait, messages clairs et déterminés. Il encaisse mieux les coups et les rumeurs.

Rumeurs
Les rumeurs, justement. L’un des premiers maux de l’Egypte d’aujourd’hui. Il se dit que Amr Moussa se désisterait. Il se dit que le bruit vient de la campagne de Shafiq. Il se dit qu’en abandonnant la campagne, Moussa soutiendrait implicitement Shafiq. L’équipe, dans le QG de campagne, a longtemps tenté de l’ignorer, avant qu’elle ne s’impose. Il faut réagir. Réunion entre Moussa et les communicants. L’ancien secrétaire de la Ligue arabe montre un calme impérial en toutes circonstances. Il sourit souvent, comme s’il s’apprêtait à conclure une histoire drôle.
Mais là, dans le bureau, ce n’est pas une histoire drôle qui se raconte. On l’entend hurler de l’autre côté : « JE-NE-VEUX-PAS-PARLER ! » Dehors, sous l’auvent de la charmante villa, une dizaine de caméras attend l’oracle Moussa. Il ne viendra pas. Il sort, prend son sourire « chute d’histoire drôle », visite un bureau de vote à l’heure du coucher du soleil et répète en arabe, en anglais et en français qu’il faut que les gens continuent à voter. La participation n’est pas bonne. « Quel que soit le résultat des élections, nous respecterons le choix des citoyens. Mais nous croyons en nos chances. »
Ahmed Kamel débriefe les journalistes étrangers. Pour lui, la mauvaise participation est due à la transition trop longue : « Les gens sont frustrés. Ils ne voient pas d’évolutions, et certains pensent que le nouveau président ne pourra rien changer. » Echange de bons procédés, l’équipe demande à Shafiq de se retirer de la course. « Il divise les Egyptiens et n’a aucune change de gagner », persifle Ahmed Kamel. Lamia, elle, continue à errer dans le bureau de campagne, l’air absent. Amr Moussa est revenu dans son bureau. Le directeur de campagne fait une pause en zappant d’une chaîne à l’autre : « Là, je veux tout sauf de l’info. Pour quelques minutes. » Il ajoute, mine de rien : « Les Frères musulmans ont viré nos observateurs, dans certains bureaux. Je vous jure, ces types là sont le nouveau PND. » Le PND, c’est l’ancien parti au pouvoir, celui d’Hosni Moubarak. L’opération « on dégage les observateurs » des Frères musulmans, sûrement une intox destinée aux journalistes présents. En Egypte, les rumeurs n’appartiennent pas qu’à un seul camp.

Chiffres
L’autre bataille de cette campagne, ce sont les chiffres. Ils viennent de partout, des QG, des observateurs indépendants, des journalistes, de Twitter, des radios, de la rue. Chacun essaie de les tourner en sa faveur. Rien n’est fiable, les pourcentages tanguent, les nombres valsent, les rapports se bousculent. La seule constante : Morsi est devant. On se bat pour la deuxième place. On tient bon. Ce jeudi après-midi, le Caire est empli de calme dans les rues. Particulièrement dans l’élégant quartier de Garden City, légèrement haussmannien. Jusqu’à l’immeuble du QG de campagne d’Aboul Fotouh, le principal candidat anti-système, soutenu à la fois par les révolutionnaires et les salafistes.
Le concierge indique vaguement le 11 étage, genre « De toute façon je m’en fous ». Je monte. Le silence. Rien au 11e. Je rappelle nerveusement l’ascenseur – il arrive, résonne de voix. La porte s’ouvre. Une demi-douzaine de personnes se serre dont un homme, ombre de barbe blanche, sourire droit, tête carré, corps carré. Un physique de lutteur. « Rentrez, même s’il n’y a pas de place. » « Euh bonjour ! Je vous cherchais ! Je suis journaliste. » Je prends donc l’ascenseur avec Aboul Fotouh et plein de jeunes révolutionnaires hilares. Je suis l’équipage comme un oiseau échoué par hasard sur un bateau au milieu de l’Atlantique, personne ne m’invite, personne ne me met dehors. J’entre dans la « war room ». Que des jeunes, des jeunes que j’avais déjà rencontrés dans les épisodes révolutionnaires, complètement dévoués à leur candidat. Fotouh parle comme un vieux capitaine en mutinerie à des jeunes mousses prêts à le suivre au bout du monde. Mutin, il l’est en ayant été viré des Frères musulmans parce qu’il s’était présenté aux présidentielles. « Ok, les gars. On en est où ? » « Menoufiyya est contre nous, mais on a de bons retours au Caire », rougit une toute jeune femme. « On vient de constater des irrégularités à Tanta, nos observateurs sont dessus », assure un tout jeune gars, t-shirt bariolé comme une campagne électorale égyptienne. Les rapports tombent, les uns après les autres. Les résultats sont aussi décourageants que la ferveur est grande. On applaudit, on sourit, on y croit. Le QG de campagne est décoré comme une chambre d’adolescent. Aboul Fotouh se fait prendre en photo, souriant, vieux loup dans la meute.
Il repart. D’oiseau échoué, recueilli par hasard, je deviens piaf surpris en train de chiper dans les réserves de nourriture – autrement dit, en train de prendre des notes et des photos : « Au fait, t’es qui, toi ? » Le malentendu est vite réglé, les jeunes rigolent bien. Je suis surnommé « le chanceux ». Mais il est temps de m’envoler chez les Frères.

Chez les Frères.
Le QG de campagne est une grande et belle villa dans le centre-ville, pavoisée d’un immense portrait de Mohammed Morsi. C’est un second couteau débonnaire. Les Frères ont longtemps hésité avant de rentrer dans la course. Ils avaient promis de ne pas présenter de candidat. Mais le chaos post-révolutionnaire aidant, leur popularité s’érodant, ils ont réagi en alignant leur premier pilote. Khairat al-Shater, l’argentier du mouvement, passé comme Aboul Fotouh par la case prison. Las : il a été recalé par la commission électorale à cause de cette récente condamnation. Les Frères sont donc allés chercher au fond du paddock Mohammed Morsi qui s’est enfin décidé à sourire pour sa photo de campagne. Il n’est pas charismatique. Ce n’est pas un grand orateur. Mais il obéit à tous les critères. Le voilà installé dans une voiture trop grande pour lui.
Mais il n’est pas seul. Il a pour lui un bolide et avec lui la meilleure équipe d’Egypte. Le parti de la Liberté et de la Justice, l’émanation politique du mouvement des Frères musulmans, a pour lui des millions de partisans dans toute l’Egypte. Au fin fond du Sinaï, il est le seul à être affiché sur les routes solitaires. Des petites mains aux élites, toute une machine se met en place pour faire gagner son champion.
Ces gars-là sont des professionnels. En arrivant au QG de campagne, les journalistes s’inscrivent d’abord sur une fiche. Puis on se voit délivrer un badge tout neuf. Puis briefing dans un salon kitsch, gros fauteuils et clim à fond, par deux communicantes à la fois souriantes et efficaces : « Nous sommes très confiants pour l’issue de la campagne », dit Madame Attia. « Nous vous communiquerons les premiers chiffres ce soir à 23 heures », ajoute Madame Narmeen. « Nous avons des observateurs dans plus de 90% des 13 000 bureaux de vote », débite Madame Attia. « Nous avons, pendant cette campagne, établi un contact direct avec environ 22 millions d’Egyptiens », aligne Madame Narmeen.
Il ne fallait pas en dire plus. La perspective des premiers résultats fiables de la première élection présidentielle démocratique en Egypte attire les journalistes comme des crocodiles se rassemblent alors qu’un bœuf s’apprête à tomber à l’eau. Etonnamment, les communicants du parti ont trente minutes de retard sur l’horaire prévu. Ce n’est pas dans leurs habitudes. Mais eux proposent toutes sortes de jus de fruits, contrairement aux autres équipes.
23h30, première déclaration, « le scrutin n’est bien déroulé, Mohammed Morsi participera à la renaissance de l’Egypte. » Puis petit conciliabule avec les journalistes étrangers. Les chiffres sont bons, les communicants sont contents tout en restant impeccablement professionnels. «Nous voulons construire la démocratie. Tous les investisseurs doivent savoir que nous allons garantir un environnement stable et respectueux de l’Etat de droit.» » dit Essam el-Erian, le vice-président de la confrérie. « Levez les mains avant de poser les questions, s’il vous plaît ! », avertit l’un d’entre deux, aussi raide et noué que sa cravate. Oui M’sieur. Ils nous promettent les résultats, on interroge sur la fameuse deuxième place : « Nous sommes les premiers et ça nous suffit ! » Voilà, c’est terminé. Dehors, attendent les fameux résultats. Seuls 236 bureaux de vote sur 13 000 : le bœuf est décharné mais les crocodiles se jettent quand même dessus. Les résultats sont disséqués, analysés, recomptés. Morsi devant, Shafiq deuxième, Aboul Fotouh troisième, Moussa quatrième. Certains n’en veulent pas – ça suffit, d’avoir attendu si longtemps pour ça. Les crocodiles se dispersent, déçus, toujours affamés, la soirée se termine. On n’aura même pas vu Mohammed Morsi.

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