Concentré.

C’est le plus excité. Il s’appelle Sayyed. En sueur et en cris, il anime à lui tout seul la petite foule en face du QG de Shafiq, l’ancien ministre de Moubarak, considéré comme le feloul en chef par de nombreux Egyptiens.  « Le Peuple veut Ahmed Shafiq », « A bas le gouvernement de Morsi », « Par notre âme, par notre sang, nous nous battrons pour toi Shafiq ».
Il exsude la violence, on pourrait la récolter en raclant ses pores, en faire des huiles essentielles, la distribuer aux boxeurs avant leurs matches, les vaporiser au-dessus d’un village paisible pour le voir brûler. J’ai vu ici quelques bouffées de violence, jamais incarnées à ce point chez quelqu’un.

Si, il y avait ce gars, videur dans un bar de Belfast, près de Sandy Row, un quartier qui ressemble aujourd’hui à un Disneyland loyaliste, l’hommage, en couleur dans ce pays gris, aux valeureux fachos protestants casseurs de cathos. Pause clope dehors avec un gros pote dégueulasse à qui il restait quelques dents pour s’engouffrer des pizzas. Sept enfants, le premier à 13 ans. Un type chouette. Richard.
Le videur approche, vibrant et tendu comme la corde d’un arc. Il décoche.
—    Vous savez où vous êtes, les gars ?
—    Euh. A Belfast ? Hasardai-je.
—    Non. Vous êtes dans la rue. Si les flics passent, ils peuvent vous arrêter parce que vous prenez une bière dans la rue. Ces putain de flics. Moi, je suis videur. Je ne peux rien leur dire, même si c’est complètement con, comme règle. Putain de flics. Je les hais.
—    Ah. Et y a d’autres règles à savoir, ici ?
Ah le con. J’aurais dû la fermer. Il s’est lancé dans une tirade nord-irlandaise. J’ai mis longtemps à comprendre comment les Nord-Irlandais parlent. Non pas les suivre, mais simplement à comprendre pourquoi ils parlent comme ça. Jusqu’à ce que je voie une vidéo des plus beaux buts de George Best. Le héros local, footballeur célébré par Pelé et Maradona, né à Belfast, attaquant brillant, dribbleur exceptionnel, tchatche de tacleur (« en 1969, j’ai arrêté les femmes et l’alcool. Les 20 minutes les plus dures de ma vie »). Il est né dans un quartier prolétaire, mère alcoolique, père ouvrier, il est mort à Londres, riche, alcoolique. Au foot, il jouait sur les deux côtés, feintait toute une ligne de défense, courait à toute vitesse.
Les Nord-Irlandais parlent comme George Best joue au foot. Et George Best joue au foot comme les Nord-Irlandais tchatchent, ils commencent à parler, on les croit partis sur une phrase longue, ils la coupent pour enchaîner sur un « Y’know ? » et repartir sur ce qu’il voulaient vraiment dire. On répond, ils n’écoutent pas, on ne répond pas, ils écoutent. Ils partent à toute vitesse et ralentissent et recommencent. Ils ne parlent pas, ils dribblent.

Le videur dribble, lui aussi, à toute vitesse, boxe dans le vide, montre ses muscles. Il me prend par l’épaule. Il continue, je sens plus que je n’entends qu’il parle de Taigs – en argot, l’insulte réservée aux cathos – de Pakistanais, de Polonais. Puis il s’arrête en plein milieu d’une phrase, me considère un instant, et de sa main droite se frappe le torse et esquisse un salut nazi, main en bas. Je ne comprends pas ; il répète son geste et veut me saluer. Il m’attrape le bras avec le crochet qui lui sert de main et frappe son torse contre le mien. Il me regarde encore. Ça fait cinq minutes que je ne sais pas comment partir. Richard, mon gros pote, me sauve. « Cherche pas, il est Français », dit-il au videur.
Ça le calme d’un coup. Il rentre dans le bar en grommelant « Putain d’étrangers ».
—    Mais il voulait quoi, lui ??
—    Laisse tomber, ce mec, il fait partie de l’Aryan Brotherhood. Lui, il est dangereux. Fais attention à toi, me dit Richard.
—    Ah, réponds-je, bête.
Il doit y avoir 3 membres de l’Aryan Brotherhood dans toute l’Irlande du Nord. J’avais bien choisi mon bar. Si j’osais le taper, je ne serais pas sûr de faire la différence entre ce videur et un mur de plomb. Plus petit que moi, mais taillé comme son bouc, sec, précis, bien dessiné. Avec la tête nette comme une boule de billard.

Il y a la violence contenue. Sayyed et le videur partagent une violence concentrée. L’Egyptien travaille pour la campagne de Shafiq dans la province de Menoufiyya, le lieu de naissance de Moubarak, un bled qui a voté en masse pour l’ancien ministre.
Cheveux rasés, rempli de muscles qu’on sent fermes comme un sac de frappe, sa voix racle en gros carburateur et il me crache littéralement son discours de gentil démocrate : « La révolution a été faite. C’est fini, maintenant. Et ces gens, là, ces jeunes, ils sont venus, ils ont mis le feu au QG de Shafiq. Il faut suivre le processus électoral, Morsi et Shafiq ont été sélectionnés au deuxième tour. Il faut choisir. Tahrir ne doit pas choisir. La rue ne doit pas choisir. Nous sommes pacifiques et les autres viennent brûler notre QG ! Voilà ce qu’il faut, ce qu’il faut, c’est la stabilité, et Ahmed Shafiq apportera la stabilité. Nous devons tous respecter les règles. Mais les autres ne le font pas. »
Il revient dans la foule et se remet à aboyer comme un chef de meute. Par notre sang, par notre âme, etc.

Oh, ils n’étaient pas tous comme ça, loin de là. J’ai parlé avec un type en costume, portrait un poil empâté de l’inspecteur Clouseau, lui a voté pour Moussa au deuxième tour, il votera pour Shafiq, lui, je le vois dans une ruelle sombre, on papote, pas de problème.

Mais Sayyed – j’aurais à peine l’impression d’être en sécurité dans un tank, si je le croise dans le noir. Il faudrait que je le présente au videur de Belfast. La rencontre serait intéressante. Deux chiens de guerre.

Sayyed en rajoute, bien sûr. Le QG de Shafiq a été à peine chatouillé. Plus de flammes. Simplement, par terre, des milliers de bulletins du candidat.

Après, je suis allé me plonger dans la rumeur révolutionnaire renaissante de Tahrir. Ça faisait longtemps, les chants, les marches, les slogans. Les conversations simples, les vannes, les gens sympas. Les jeunes, tant de jeunes pour qui ce second tour est un double 21 avril, tous ces jeunes qui me disent qu’ils n’ont pas fait la révolution pour ça, comme ce type, Hazem : « Mais laissez-nous une chance ! C’est pas un choix, qu’on a ! »
Il avait voté Aboul Fotouh. La place Tahrir vient de se faire attaquer, alors il s’est armé d’un bâton et a rejoint un comité populaire. Il rythme ses paroles en tapant son bâton par terre. A côté, son pote a la chemise couverte de sang. Mais un sourire grand comme le Nil, quand on l’écoute. Ils ne respirent pas la violence. Ils sont prêts à faire le coup de main. Ils sont prêts à se battre, à nouveau, pour que le message qu’ils portent depuis un an, passe enfin – « ni les Frères, ni les militaires, nous sommes tous Egyptiens ».
Hazem me dit, si sérieux, avant que je ne parte :
« Ça commence maintenant. »

Le vieux combat de l’Egypte

Le troisième homme des premières élections présidentielles égyptiennes libres.

Mais c’est qui lui ?
Une tête d’oncle argentin, cheveux blancs, sourcils noirs et large sourire et le large corps solide, porteur d’une enfance passée à la campagne et de combats menés à la ville. Un nassérien qui a laissé la dictature militaire mais gardé l’idéologie socialiste de l’ancien leader de l’Egypte – du monde arabe.
Le voilà qui arrive à la tribune comme dans ces élections présidentielles égyptiennes : en force tranquille. Il était annoncé, on n’y croyait pas trop, mais c’est pourtant lui, le troisième homme, il révèle encore une Egypte inattendue.
Hamdeen Sabbahi est en tête à Alexandrie (expression consacrée : « bastion salafiste »), Port-Saïd (expression consacrée : « poumon industriel ») et au Caire (expression consacrée : « nid d’espions »). Il s’est vraiment fait tout seul, a été un vrai opposant à Moubarak et ne s’est pas converti à la révolution après la chute du Raïs. Il était dans les manifs le premier jour et s’est fait – un peu – latter, comme tout le monde. Il a fait de la prison, aussi. Ce n’est pas un feloul, un vestige du régime, collabo, disons, en français.
Devant le siège de son parti, le tumulte révolutionnaire résonne. Vieilles rengaines (« A bas le régime militaire ») et nouveaux slogans (« Le peuple dit qu’il ne veut pas de feloul », « le peuple veut Hamdeen président »).
La foule vibre et chante comme au bon vieux temps des manifs. Il ne prend pas position pour le deuxième tour – il est acclamé –, il ne prendra pas part dans un éventuel gouvernement dirigé par le Parti de la Liberté et de la Justice, la représentation politique des Frères musulmans – il est ovationné. Il est libre, Hamdeen, et content, là, à la tribune. Sa troisième place a des airs de victoire. Sur sa lancée, il fera appel des résultats devant la commission électorale. C’est vrai qu’on a retrouvé des bulletins en son nom dans les champs de canne à sucre. Pas grave, il n’a jamais autant ressemblé à son symbole, l’aigle, utilisé pour les illettrés, 40% de la population égyptienne.

Pour le deuxième tour, on attendait plutôt Aboul Fotouh et Amr Moussa – ils sont arrivés respectivement quatrième et cinquième du scrutin. Les choses avaient bien été faites pourtant. Les sondages – dont tout le monde savait qu’ils étaient foireux, mais il n’y avait que ça à se mettre sous la dent – les portaient, ils avaient débattu pendant 6 heures (!) à la télévision. Aboul Fotouh, le pas trop islamiste et révolutionnaire anti-système contre Amr Moussa, le pas trop feloul, la transition légitimiste.

Et voilà que pour le deuxième tour, comme on se retrouve !
D’un côté, un ancien du régime de Moubarak, Ahmed Shafiq, premier ministre de Moubarak pendant les quelques jours de janvier février 2011 où les manifestants se sont fait latter à coups de matraques, de sabres, de couteaux, de chevaux, de chameaux. Le voilà qui déclare hier qu’il rendra la révolution aux jeunes. On se demande dans quel état. Il est deuxième. Là encore, une surprise. Les feloul s’étaient effondrés aux élections législatives, il y a six mois. On pensait qu’ils étaient finis.
Je reviens aujourd’hui de son QG. Son directeur de campagne est un général à la moustache très baasiste. Il briefait les directeurs régionaux. « Surtout, n’oubliez pas de jouer sur la peur de l’islam. » Oui chef, bien reçu chef. Les types portaient chemises ou polos moulants, jean moulants terminant en pattes d’eph au-dessus de chaussures à bouts carrés. Je ne veux pas médire mais c’est le plus pur style moukhabarat. Et si moulant ! J’aimerais bien qu’un journaliste de mode égyptien fonde une thèse sur le degré de moulage des vêtements des gens et leur proximité avec le régime policier/militaire.

De l’autre, un candidat surnommé « roue de secours », Mohammed Morsi, monté sur le meilleur des bolides, l’organisation des Frères musulmans. Il est premier. Ça, on s’y attendait un peu. S’ils avaient eu un peu plus de temps (ils ont débarqué à la bourre dans les présidentielles) et un meilleur candidat, ce serait peut-être déjà plié aujourd’hui.

Pour les révolutionnaires, les ni feloul, ni islamistes, pour une immense frange de la population égyptienne qu’on ne connaissait pas, c’est un double 21 avril qu’ils s’apprêtent à boycotter. Des soutiens de Sabbahi, hier soir, à son rassemblement, étaient consternés par le résultat. Abdel Nasser, comptable dans le secteur du tourisme, se trouve coincé. « J’ai des principes et là, je ne peux pas voter. Je ne peux pas faire ce choix. » Ses deux copines jugent grave ce qui s’est passé. Elles regrettent leur champion : « On avait besoin de quelqu’un comme lui, qui sorte l’Egypte de la pauvreté, en imposant les riches, comme Nasser. »

Mais peut-être que l’Egypte avait un compte à régler, avant. Un combat vieux de 80 ans, les Frères musulmans contre le régime monarchique puis, surtout, le régime militaire. Avant de passer à autre chose, cette lutte, cette dialectique ancienne, s’impose maintenant. Comme s’il fallait exorciser cette profonde division qui a partagé les Egyptiens, traversé les décennies, avant de passer à autre chose.
Mais le boycott risque d’être massif. Beaucoup de citoyens ne veulent pas jouer ce combat qu’ils jugent déjà dépassé. La victoire de Morsi, annoncée, sera peut-être serrée. Et l’Egypte n’arrête pas d’aller de surprise en surprise depuis le 25 janvier 2011. On attend toujours la prochaine.

Abdel Nasser, le comptable qui soutient Sabbahi, est désespéré. Mais l’échec de son candidat réveille une vocation : « Je promets que dès que ces élections sont terminées, je me lance dans la politique. » Il part avec un avantage : il porte le même nom que ce cher vieux Gamal.

Les présidentielles égyptiennes vues des QG de campagne – instants volés

Ce candidat, je l’ai rencontré par hasard. Plutôt aperçu que rencontré, d’ailleurs.
C’était un prêche du prêtre Samaan dans une grotte aménagée en église, sur le Mokattam. La caverne est immense et pourrait accueillir des milliers de personnes – ce qui était le cas. Une foule bigote écoutait le leader charismatique dans ce quartier des chiffonniers du Caire. La ferveur vibrait, l’idolâtrie, presque. A certaines occasions, ce prêtre pratique des exorcismes. Il attire même des musulmans, curieux.
Samaan s’interrompt pendant son prêche et accueille avec des mots simples Ahmed Shafiq, « venu rendre visite aux chrétiens d’Egypte ». Ahmed Shafiq se lève, salue longuement et se fait applaudir tout aussi longuement. Il ne parle pas – il n’est pas connu pour être un grand orateur. Quand il a été premier Ministre, du 31 janvier au 3 mars 2011, pendant l’épisode le plus violent de la Révolution égyptienne, quand les baltagias, les casseurs de manifs payés par le régime, attaquaient la place Tahrir, quand les chameaux et les chevaux chargeaient les manifestants, il a participé à un débat avec, notamment, l’auteur de l’Immeuble Yacoubian, Alaa el-Aswany. Le tout nouveau premier Ministre a été éreinté en direct par l’écrivain. Une première dans l’histoire de la télévision égyptienne. Shafiq démissionnait le lendemain, Moubarak tombait une semaine plus tard. C’était le bon temps de la révolution.
Shafiq est resté silencieux, longtemps – son slogan de campagne n’est-il pas « Des actes, pas des paroles » ? – mais faisait campagne, discrètement. Le voilà aujourd’hui potentiel adversaire du présidentiable des Frères musulmans, Mohammed Morsi. L’Egypte reviendra peut-être à l’ancien affrontement régime militaire contre islamiste.
En Egypte, Ahmed Shafiq est considéré comme un « foloul », un mot qui signifie littéralement vestige. Il désigne les serviteurs de l’ancien régime. Le meilleur équivalent, en français, serait « collabo », avec toutes les préventions et toutes les prudences d’usage quand on donne des équivalents d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre.
Les foloul s’étaient plantés aux élections pour l’Assemblée du peuple. Je ne croyais pas vraiment à leur retour pour ces élections. Un ami m’avait prévenu : « Ne sous-estimes pas Shafiq. » Il avait raison.
Un taxi m’a fait une promesse très sérieuse pendant ces élections : « On n’a pas vécu tout ça pour se retrouver avec Shafiq au pouvoir. Y en a marre des Foloul. Vraiment. S’il est élu, je te jure qu’il y aura une deuxième révolution. » Reçu.

Ce taxi met aussi Amr Moussa dans la case Foloul. Encore, en effet, un autre ministre de Moubarak, aux Affaires étrangères de 1991 à 2001. Mais selon la légende, le président n’aimait d’appréciait pas l’aura de son collaborateur. Il a donc été nommé secrétaire de la Ligue arabe. Ce polyglotte s’y est forgé une stature internationale. Candidat aux présidentielles, il comptait sur cette audience pour gagner. Donné favori, il est aujourd’hui loin dans les sondages de sortie des urnes. Plus qu’un foloul, il se présente comme un relais entre le régime militaire et la nouvelle Egypte. En deux mots, la rupture tranquille – alors que Shafiq incarne pour tant d’Egyptiens un retour en arrière, un pied de nez aux journées de février 2011.

Pendant les élections, le staff de Moussa bouillait d’impatience et d’improvisation. Logé dans une confortable villa d’un quartier tranquille, Doqqi, il tentait de jongler avec les ordres et les contre-ordres, tentant de savoir où se trouve son propre candidat : « Il doit arriver… bientôt… On ne sait pas. » L’atmosphère, mercredi, est encore légère et les partisans, confiants. L’une des coordinatrices, Lamia, alterne entre bouffées d’énergie et moments d’accablement, devant son ordinateur, à lire tous les journaux, suivre tous les fils d’actualité. Tout l’un ou tout l’autre. Mais l’ambiance s’assombrit à mesure que le temps passe. Les résultats sont mauvais. Moussa ne sera pas premier. Ils espèrent encore qu’il arrivera deuxième. L’autre coordinateur, Ahmed Kamel, s’impose naturellement face à Lamia. Anglais parfait, messages clairs et déterminés. Il encaisse mieux les coups et les rumeurs.

Rumeurs
Les rumeurs, justement. L’un des premiers maux de l’Egypte d’aujourd’hui. Il se dit que Amr Moussa se désisterait. Il se dit que le bruit vient de la campagne de Shafiq. Il se dit qu’en abandonnant la campagne, Moussa soutiendrait implicitement Shafiq. L’équipe, dans le QG de campagne, a longtemps tenté de l’ignorer, avant qu’elle ne s’impose. Il faut réagir. Réunion entre Moussa et les communicants. L’ancien secrétaire de la Ligue arabe montre un calme impérial en toutes circonstances. Il sourit souvent, comme s’il s’apprêtait à conclure une histoire drôle.
Mais là, dans le bureau, ce n’est pas une histoire drôle qui se raconte. On l’entend hurler de l’autre côté : « JE-NE-VEUX-PAS-PARLER ! » Dehors, sous l’auvent de la charmante villa, une dizaine de caméras attend l’oracle Moussa. Il ne viendra pas. Il sort, prend son sourire « chute d’histoire drôle », visite un bureau de vote à l’heure du coucher du soleil et répète en arabe, en anglais et en français qu’il faut que les gens continuent à voter. La participation n’est pas bonne. « Quel que soit le résultat des élections, nous respecterons le choix des citoyens. Mais nous croyons en nos chances. »
Ahmed Kamel débriefe les journalistes étrangers. Pour lui, la mauvaise participation est due à la transition trop longue : « Les gens sont frustrés. Ils ne voient pas d’évolutions, et certains pensent que le nouveau président ne pourra rien changer. » Echange de bons procédés, l’équipe demande à Shafiq de se retirer de la course. « Il divise les Egyptiens et n’a aucune change de gagner », persifle Ahmed Kamel. Lamia, elle, continue à errer dans le bureau de campagne, l’air absent. Amr Moussa est revenu dans son bureau. Le directeur de campagne fait une pause en zappant d’une chaîne à l’autre : « Là, je veux tout sauf de l’info. Pour quelques minutes. » Il ajoute, mine de rien : « Les Frères musulmans ont viré nos observateurs, dans certains bureaux. Je vous jure, ces types là sont le nouveau PND. » Le PND, c’est l’ancien parti au pouvoir, celui d’Hosni Moubarak. L’opération « on dégage les observateurs » des Frères musulmans, sûrement une intox destinée aux journalistes présents. En Egypte, les rumeurs n’appartiennent pas qu’à un seul camp.

Chiffres
L’autre bataille de cette campagne, ce sont les chiffres. Ils viennent de partout, des QG, des observateurs indépendants, des journalistes, de Twitter, des radios, de la rue. Chacun essaie de les tourner en sa faveur. Rien n’est fiable, les pourcentages tanguent, les nombres valsent, les rapports se bousculent. La seule constante : Morsi est devant. On se bat pour la deuxième place. On tient bon. Ce jeudi après-midi, le Caire est empli de calme dans les rues. Particulièrement dans l’élégant quartier de Garden City, légèrement haussmannien. Jusqu’à l’immeuble du QG de campagne d’Aboul Fotouh, le principal candidat anti-système, soutenu à la fois par les révolutionnaires et les salafistes.
Le concierge indique vaguement le 11 étage, genre « De toute façon je m’en fous ». Je monte. Le silence. Rien au 11e. Je rappelle nerveusement l’ascenseur – il arrive, résonne de voix. La porte s’ouvre. Une demi-douzaine de personnes se serre dont un homme, ombre de barbe blanche, sourire droit, tête carré, corps carré. Un physique de lutteur. « Rentrez, même s’il n’y a pas de place. » « Euh bonjour ! Je vous cherchais ! Je suis journaliste. » Je prends donc l’ascenseur avec Aboul Fotouh et plein de jeunes révolutionnaires hilares. Je suis l’équipage comme un oiseau échoué par hasard sur un bateau au milieu de l’Atlantique, personne ne m’invite, personne ne me met dehors. J’entre dans la « war room ». Que des jeunes, des jeunes que j’avais déjà rencontrés dans les épisodes révolutionnaires, complètement dévoués à leur candidat. Fotouh parle comme un vieux capitaine en mutinerie à des jeunes mousses prêts à le suivre au bout du monde. Mutin, il l’est en ayant été viré des Frères musulmans parce qu’il s’était présenté aux présidentielles. « Ok, les gars. On en est où ? » « Menoufiyya est contre nous, mais on a de bons retours au Caire », rougit une toute jeune femme. « On vient de constater des irrégularités à Tanta, nos observateurs sont dessus », assure un tout jeune gars, t-shirt bariolé comme une campagne électorale égyptienne. Les rapports tombent, les uns après les autres. Les résultats sont aussi décourageants que la ferveur est grande. On applaudit, on sourit, on y croit. Le QG de campagne est décoré comme une chambre d’adolescent. Aboul Fotouh se fait prendre en photo, souriant, vieux loup dans la meute.
Il repart. D’oiseau échoué, recueilli par hasard, je deviens piaf surpris en train de chiper dans les réserves de nourriture – autrement dit, en train de prendre des notes et des photos : « Au fait, t’es qui, toi ? » Le malentendu est vite réglé, les jeunes rigolent bien. Je suis surnommé « le chanceux ». Mais il est temps de m’envoler chez les Frères.

Chez les Frères.
Le QG de campagne est une grande et belle villa dans le centre-ville, pavoisée d’un immense portrait de Mohammed Morsi. C’est un second couteau débonnaire. Les Frères ont longtemps hésité avant de rentrer dans la course. Ils avaient promis de ne pas présenter de candidat. Mais le chaos post-révolutionnaire aidant, leur popularité s’érodant, ils ont réagi en alignant leur premier pilote. Khairat al-Shater, l’argentier du mouvement, passé comme Aboul Fotouh par la case prison. Las : il a été recalé par la commission électorale à cause de cette récente condamnation. Les Frères sont donc allés chercher au fond du paddock Mohammed Morsi qui s’est enfin décidé à sourire pour sa photo de campagne. Il n’est pas charismatique. Ce n’est pas un grand orateur. Mais il obéit à tous les critères. Le voilà installé dans une voiture trop grande pour lui.
Mais il n’est pas seul. Il a pour lui un bolide et avec lui la meilleure équipe d’Egypte. Le parti de la Liberté et de la Justice, l’émanation politique du mouvement des Frères musulmans, a pour lui des millions de partisans dans toute l’Egypte. Au fin fond du Sinaï, il est le seul à être affiché sur les routes solitaires. Des petites mains aux élites, toute une machine se met en place pour faire gagner son champion.
Ces gars-là sont des professionnels. En arrivant au QG de campagne, les journalistes s’inscrivent d’abord sur une fiche. Puis on se voit délivrer un badge tout neuf. Puis briefing dans un salon kitsch, gros fauteuils et clim à fond, par deux communicantes à la fois souriantes et efficaces : « Nous sommes très confiants pour l’issue de la campagne », dit Madame Attia. « Nous vous communiquerons les premiers chiffres ce soir à 23 heures », ajoute Madame Narmeen. « Nous avons des observateurs dans plus de 90% des 13 000 bureaux de vote », débite Madame Attia. « Nous avons, pendant cette campagne, établi un contact direct avec environ 22 millions d’Egyptiens », aligne Madame Narmeen.
Il ne fallait pas en dire plus. La perspective des premiers résultats fiables de la première élection présidentielle démocratique en Egypte attire les journalistes comme des crocodiles se rassemblent alors qu’un bœuf s’apprête à tomber à l’eau. Etonnamment, les communicants du parti ont trente minutes de retard sur l’horaire prévu. Ce n’est pas dans leurs habitudes. Mais eux proposent toutes sortes de jus de fruits, contrairement aux autres équipes.
23h30, première déclaration, « le scrutin n’est bien déroulé, Mohammed Morsi participera à la renaissance de l’Egypte. » Puis petit conciliabule avec les journalistes étrangers. Les chiffres sont bons, les communicants sont contents tout en restant impeccablement professionnels. «Nous voulons construire la démocratie. Tous les investisseurs doivent savoir que nous allons garantir un environnement stable et respectueux de l’Etat de droit.» » dit Essam el-Erian, le vice-président de la confrérie. « Levez les mains avant de poser les questions, s’il vous plaît ! », avertit l’un d’entre deux, aussi raide et noué que sa cravate. Oui M’sieur. Ils nous promettent les résultats, on interroge sur la fameuse deuxième place : « Nous sommes les premiers et ça nous suffit ! » Voilà, c’est terminé. Dehors, attendent les fameux résultats. Seuls 236 bureaux de vote sur 13 000 : le bœuf est décharné mais les crocodiles se jettent quand même dessus. Les résultats sont disséqués, analysés, recomptés. Morsi devant, Shafiq deuxième, Aboul Fotouh troisième, Moussa quatrième. Certains n’en veulent pas – ça suffit, d’avoir attendu si longtemps pour ça. Les crocodiles se dispersent, déçus, toujours affamés, la soirée se termine. On n’aura même pas vu Mohammed Morsi.

Jardins du Sinaï

Longtemps avant que l’on puisse dire « aujourd’hui », Moïse est passé dans le Sinaï, fait jaillir des sources, pleuvoir des cailles et de la manne, graver les Tables de la Loi. Il a erré avec son peuple, arrêté une armée en étendant les bras. Sur cette terre, Dieu murmure à l’oreille des prophètes.

Alors peu à peu, autour du lieu supposé du Buisson ardent, près du mont des Dix Commandements, des ermites ont commencé de murmurer à l’oreille de la terre. Dans ce rêve de maquisards, on trouve encore des abris de pèlerins, des cachettes d’anachorètes – et c’est chouette. Un vieux foyer, un vieux muret, un petit puits, ici et là, discrets, très discrets. Dans ces montagnes, Dieu se cache dans les détails.

Il fallait manger. Les ermites ont commencé à faire pousser des arbrisseaux dans les coins d’ombre. Puis des potagers. Les Bédouins proposaient leur bétail en échange. Vies dures et dures vies, on partageait les rares ressources.

 

Des petits monastères se sont installés. Et Justinien, l’empereur byzantin, eut l’idée saugrenue de bâtir une forteresse pieuse autour du Buisson ardent. Il envoya des mercenaires bâtisseurs des Balkans tout là-bas pour un voyage sans retour. Les moines se sont isolés, les mercenaires se sont installés et mélangés au Bédouins, la vie continua.

 

Les moines entre deux méditations firent pousser des jardins dans les wadis. Et s’installa alors une symbiose entre moines et Bédouins qui fait du Sinaï un endroit à part. Dans ce désert, chacun a besoin de l’autre. Les olives, le raisin, les oliviers, les camphriers adoucissent les versants des pics. Des taches vertes et entêtantes comme des persistances rétiniennes ondulent dans chaque recoin un brin frais et humide. Ça sent super bon quand on marche, thym, origan, sauge.

Les routes on été ouvertes. Les jardins restent, moins pour le monastère que pour les pèlerins d’aujourd’hui, les touristes.

Je suis toujours fasciné par des arbres qui poussent entre deux pierres et qui jettent une racine à la terre comme un bateau, l’ancre à la mer.

J’ai ramené quelques photos d’une petite promenade.