Mosquitos

— C’est quoi le briefing du soir ? Mosquito 2 boit une avant-dernière rasade. Il ne veut pas savoir les missions trop à l’avance. Elles se ressemblent toutes, au fond. Il est en dernière position dans la petite escouade. De quoi voir venir et improviser. Et c’est un taiseux, Mosquito 2. En escouade ou dans la vie, il se tient en retrait, il regarde, couvre, finit par agir.
— Même route d’approche, répond Mosquito Leader. Il n’y en a pas 50 différentes, de toute façon. D’après nos dernières infos, les feux sont toujours éteints. Il a déjà subi un certain nombre d’attaques ce soir. La nôtre sera la dernière. Il sera sans défense, et fatigué. C’est le dernier baroud. Stratégie, psychologie, terrain, les gars ! détend Mosquito Leader. Comme tous les bons meneurs, Mosquito Leader a cette part d’insouciance qui lui permet d’affronter le danger et d’engager la vie de ses camarades sans paniquer. C’est pas une vie de jouer avec la mort. Il le sait très bien – il l’oublie très bien.
— Mosquito Leader sera en approche par une brèche qui vient de s’ouvrir plein est. Il sera sur le front d’entrée. Mosquito 2, tu restes en couverture. Une brèche devrait s’ouvrir plein sud mais c’est encore incertain. De mon côté, j’attaquerai par le nord après un vol de reconnaissance en rase-mottes. Enfin, reconnaissance et instillation de la peur chez l’ennemi. Pour énerver les autres, vous savez bien que je suis le premier.
Ca, c’était du briefing Mosquito 1. Simple, efficace. C’est le gros bosseur de la bande. Toujours à travailler, vérifier, informer. Un de ces faux peureux qui râlent toujours pour partir mais qui fait le boulot et qui le fait bien. Et qui n’oublie jamais de dire «Putain, on l’a échappée belle, c’est la dernière fois» – mais qui continue, toujours. C’est pas une vie de jouer avec la mort. Il le sait très bien – mais ne l’oublie pas.

A la base, peu de monde. On sent qu’on est en fin de campagne. Les grosses chaleurs approchent. Du nouveau monde va arriver, remplacer ceux qui sont fatigués, irritables. Mais il faut continuer. Mosquito 2 prend la dernière rasade, teste le matériel. Peut mieux faire, comme d’habitude. Il a quelques heures de vol. Mais si ça a tenu, ça tiendra. Et si ça ne tient pas, ça ne tiendra pas. Mosquito 1 développe, précise. Mosquito 2, lui, simplifie, élague. On a beau préparer le plus beau des plans, ça part toujours en vrille pour une connerie. Alors à quoi bon ? On verra bien sur zone.

Ils décollent. «Enfin», respire Mosquito 2. Il trouve toujours trop court le trajet vers l’Objectif. S’il ne pouvait faire que ça – voler. Le reste, finalement, il s’en fout, ça ne lui appartient pas. Son camp, le camp adverse, ces missions nocturnes – il n’a rien choisi de tout ça. Tout comme il n’a pas choisi de voler, d’ailleurs. Mais c’est le seul avantage de son camp. Lui ne reste pas à ras de terre. Il sent, d’en haut, la moindre variation de température qui le fait doucement évoluer, en haut, en bas. Il sait, d’en haut, les infimes incidences sur le vol que créent les parois, la charge qu’apporte l’humidité, le monde que recréent ses senseurs. Le vol. Il ne pourrait vraiment faire que ça. Mais il se dit, «la vie n’est qu’une passion polluée par tout le reste», se ravise, se dit que c’est de la merde, retient quand même la phrase – il la dira aux autres en rentrant. Avec l’ivresse de la mission accomplie, ça passe, parfois.

Mosquito Leader pense à autre chose. Il lui faut beaucoup pour se concentrer et le reste n’en vaut pas la peine. Quand il était petit, à ras de terre, il était si nonchalant qu’il avançait vite, très vite – sans se poser de questions, comme si tout était normal d’être devant les autres. Il s’y est habitué, les autres s’y sont habitués, ça a continué. Sa nonchalance est sa force. Et là, maintenant qu’il avance vers l’Objectif, vers le coeur du danger, il ne pense à rien – non, il pense à tout. Il pense au temps de la journée, à sa condition, à ses amis, à ses relations, à ses parents qu’il n’a pas connus, à cette curieuse étendue de bois sous lui, à l’agencement de cette étendue de bois, si régulier, si parfait qu’il pourrait presque y fixer sa pensée avant qu’il ne reconnaisse le terrain d’approche, familier et différent, qu’il s’apprête à conquérir. C’est ce qu’il fait : Leader. C’est aussi ce qu’il est.

Mosquito 1 pense à la mission.

«Escouade Mosquito, de Mosquito Leader. Sur zone. Me dirige vers mon objectif. Vous connaissez votre rôle. On reste en contact. Over.» Mosquito Leader plonge plein est. Il prend de la vitesse et fait un premier passage devant l’objectif. Il sent tout de suite de la fébrilité, en bas.

L’Objectif les attendait. Ils venaient toutes les nuits. Ils harcèlent et ils attaquent avec un art et une manière si sophistiquée, que l’Objectif ne pouvait s’empêcher de leur reconnaître un certain talent. Il avait été complètement désarmé, trop confiant dans ses capacités, redoutables, de défense passive. Il avait trouvé plus redoutable. Il pouvait presque les sentir, maintenant, sans avoir besoin de les entendre. Dans le noir, il les voyait presque rôder, vagues et précis, comme des moustiques dans la nuit. Il y avait surtout ce sifflement, constant, la furtivité de leurs intrusions, l’inéluctabilité de leurs retours, nuit après nuit. «Ces mosquitos sont diaboliques», décidait-il, incertain – il a longtemps cherché la bonne expression pour les qualifier, sans y arriver, à chaque fois surpris par la violence de leurs attaques. Ils sont nombreux, déterminés, dans leur élément. Ils sont sournois, efficaces, agressifs.
Cette nuit avait été encore emplie de petites luttes et de longues fatigues, d’abandons de recommencements. Comme des vies de peines et de labeur, pensait l’Objectif dans les plus sombres moments, où la fatigue l’assaillait autant que les attaques des mosquitos, comme ma vie ? hésitait-il, avant de se reprendre : «Non. Tiens bon. Avance.»
Il avait décidé de les attendre, cette fois-ci. Il ne se laissera pas faire sans se battre – il ne se laissera plus faire sans se battre. Il commence peut-être à y prendre goût, sourit-il. Ce sont les derniers à attaquer, peut-être, croit l’Objectif. Il faut se battre, encore. Veiller, toujours. Vaincre, jamais. Il y avait vraiment de quoi hurler. Mais ça ne servait à rien. Alors l’Objectif ne hurlait pas.

Mosquito 1 survole l’Objectif. Tout se passe comme prévu. Rester près, rester hors de portée, se placer sur cette ligne si frêle – mais malgré leur immense aptitude à nuire, les Mosquitos semblent si frêles, si prêts à s’effondrer au moindre souffle qu’ils ne peuvent faire de cette faiblesse qu’une force. Mosquito 1, contrairement à son habitude et à ses capacités toutes toujours tendues vers la mission, fit une escapade mentale vers Machiavel. «Ce qu’on ne peut empêcher, il faut le vouloir.»
La phrase tourna dans sa tête en même temps que lui dans une longue vire vers l’ouest. La concentration revint quand il s’installa, ferme, vers le nord, vers son objectif.
A nouveau, la concentration s’échappa. Il pensa : «Fiat Lux.» Il s’étonna de voir qu’une fois de plus, il se déconcentrait. Que se passait-il ? E un instant, il réalisa beaucoup de choses sur lui-même.
Il réalisa que ses pensées tendaient à s’échapper dans les longues vires,
Il réalisa que ses pensées tendaient à s’échapper quand l’objectif s’échappait,
Il réalisa que ses pensées s’échappaient toujours quand quelque chose clochait,
Il réalisa que ses pensées voyageaient très loin quand rien ne se passait comme prévu,
Il réalisa que s’il pensait «Fiat Lux», c’est que devant lui la lumière se faisait.
Il réalisa que ce n’était pas prévu, absolument pas prévu, que le vol devait se passer dans l’obscurité,
Il réalisa que si la lumière s’était faite, il était en grand danger,
Il réalisa que l’Objectif s’était préparé, cette fois-ci, qu’il n’allait pas se contenter d’attendre le déclenchement de la défense passive,
Il réalisa que la victime devenait l’agresseur,
Il réalisa, très vite, sa pensée allant d’un coup très loin, que les victimes devenaient bourreaux et l’inverse,
Il réalisa qu’il ne savait pas dans quel camp il se trouvait.
Il réalisa qu’il ne pourrait pas changer tout de suite de cap, en tout cas trop tard,
Il réalisa qu’il avait dépassé cette ligne qu’il s’enorgueillissait d’approcher sans jamais franchir,
Il réalisa qu’il ne savait pas comment ça se passait au-delà de cette ligne,
Il réalisa qu’il le saurait très vite,
Il réalisa qu’il allait mourir,
Il réalisa qu’il s’était préparé naïvement à mourir,
Il réalisa qu’on ne peut se préparer à mourir,
Il paniqua,
Il mourut.

«Mosquito 1, Mosquito 1 !!!», hurle Mosquito Leader. Il vient de perdre son second. Sur une mission à trois, ça faisait beaucoup. Contrairement à Mosquito 1, Leader en cas de danger soudain voyait ses pensées, son énergie, son intelligence se concentrer comme un vaste et paresseux fleuve s’engouffre d’un coup dans des gorges étroites ; dans ces moments-là, rares et précieux, il avait l’impression que rien, rien ne pouvait le dépasser.
Effaçant d’un trait toute peine, tout souvenir, tout regret, il ne pensa plus qu’à une chose. Sauver la mission. Il investit tout son être dans cet objectif.
Se protéger, déjà. Tout est foutu s’il meurt. Il prend de l’altitude. Se met hors de portée. Puis, suivre le manuel. Son manuel, celui qu’il applique à la lettre dans ces moments d’urgence, celui que la vie lui a appris – il n’a jamais été très fort pour les études. Son manuel, c’est Perception, Analyse, Décision, Action. Le tout avec calme. Ca a marché. Ca marchera.
L’objectif a allumé les feux. Il s’est placé en défense active. Il attend l’approche, prêt à réagir. Lui aussi applique le manuel de Mosquito Leader. C’est le mieux qu’il a à faire, plutôt que de se lancer dans une attaque épuisante.
Ca devait être une mission facile, putain. La dernière de cette nuit.
C’est quoi, ça ? Un sursaut d’orgueil de l’Objectif ? Pourquoi il n’abandonne pas ?
Un rapide rapport aidera à mieux percevoir la situation.
«Mosquito 2. Au rapport. Vite.»

«Leader, de Mosquito 2. J’étais en couverture comme convenu. Ca s’est passé très vite. L’Objectif a allumé les feux. Repéré Mosquito 1. Il était en plein axe, le pauvre, il n’a rien pu faire. Ca a été fulgurant. L’Objectif se tient en veille pour l’instant. Tu m’en voudras ou pas, mais pour l’instant je reste au frais. J’attends tes ordres.»

«Reçu. Reste au frais, ça chauffe d’un coup là. Reviens vers toi au plus vite.»
Bon, ça concorde. Mosquito 2 a tout vu de sa position de couverture et ça correspond à ce que je vois maintenant, se dit Leader. Il est en attente. Ca va se jouer serré. Il y a les ordres. Il y a mes ordres. Et quand ça tourne chocolat, il y a la survie.

Analyse.
L’Objectif est en défense passive. Il est déterminé, mais fatigué. Il a eu Mosquito 1 par surprise.
Les plans, les portes de sortie, les initiatives, les attaques et les ripostes, tout ça défile dans la tête de Mosquito Leader. Il joue sa vie sur une partie d’échecs dans laquelle il vient de perdre sa dame, connement. Sa concentration se transformait de fleuve calme en torrent furieux et le nouveau plan se transforma de sortie de routine en contre-attaque affûtée.

L’Objectif attend. Il en avait eu un. Par chance, un peu, il le savait. Mais c’était quoi, la chance ? S’il n’avait pas été préparé, s’il n’avait pas mis au point cette riposte, s’il ne les avait pas enfumés, s’il n’avait pas été aussi déterminé à se battre, cette chance, il ne l’aurait jamais eue. Elle s’est littéralement présentée devant lui. Il l’a saisie. Il en a eu un, point. Et ça en fera toujours un que personne ne pourra lui enlever, après toutes ces nuits de harcèlement, à encaisser sans parer.
Il attend.
Ils arrivent.

Décision.
«Mosquito 2, de Leader. On va faire simple. On n’est plus que deux, approche croisée. Toi, Nord, moi, Sud. Je suis plus près. Je l’attire, je l’excite, sans insister. Je le pousse à passer de la défense active à l’attaque. Il se découvre. Tu t’infiltres. Tu fais la mission. Je joue avec lui. Tu t’exfiltres au plus vite et tu rentres tout droit. C’est de la haute couture. Avec un peu de chance, on lui tricotera une belle contre-attaque qu’on enseignera à l’école.
On se retrouve à la base et tu me paies un coup.
Reçu ?»

«Leader de Mosquito 2. Reçu. A un point près. Quand tu rentres, c’est toi qui me paies un coup.»

Mosquito 2 fait de l’humour. Faut vraiment que ce soit vraiment putain de grave, se dit Leader. Et lui, si élégant, si au langage si châtié, qui utilise «putain». Ouais. Putain de putain de grave, rajoute Leader.

Avec un peu de chance, répète mentalement Mosquito 2. La chance, c’est de ne pas avoir été à la place de Mosquito 1. Et la logique, serait de rentrer. Mais Mosquito 2 est un bon gars. Le vol qu’il aimait tant lui est maintenant accessoire. Son camarade est mort. Et tout ce qu’il fait prend sens. Ce n’est pas une attaque, ce n’est pas une contre-attaque, ce n’est pas le vol, ce n’est pas le combat, ce n’est pas la chance, ce n’est rien d’autre que la vengeance. C’est simple, ça, la vengeance. Ca lui convient.
L’esprit simple, pragmatique de Mosquito 2 s’engage dans la vengeance comme un soc tranche la terre meuble : tout droit, obstiné. Irrépressible.
«Compris, Mosquito 2. Je te paie ton coup. Et maintenant,

Action.»

L’Objectif en voit un. Par le Sud. Il vole si lentement qu’il a l’impression qu’il pourrait l’avoir, là, maintenant. Il sait qu’il faut attendre encore. Il ne comprend pas comment ils fonctionnent. Si lents et si agiles et si fourbes et si clairs.
Il comprend seulement qu’il veut l’avoir, celui-là.
L’Objectif attaque et raté, merde. Trop fébrile sur celui-là. La confiance acquise dans la première attaque s’effrite. Ce Mosquito joue avec lui.
Bien, on va jouer.
Le Mosquito tente une autre infiltration.
Raté, encore. Le sifflement échauffe l’Objectif.
«Toi, je ne vais pas te rater.»
Il tente de se calmer mais le sifflement continue. L’Objectif bout, il perd patience.

L’Objectif attaque.
L’Objectif se découvre.

Mosquito 2, repassé au Sud, se tenait en stationnaire. Avec assez de calme pour arrêter une tempête de sable, sentait-il. Ca va venir. Il suffit d’attendre. Les ordres sont clairs. Il ne m’a pas repéré. Attendre. Il fumerait presque une clope, s’il fumait.
Il ne savait pas que Leader était si doué. Il savait qu’il était insouciant, fier-à-bras, bon compagnon mais mauvais pote, trop solitaire. Mais à le voir là, on dirait presque avec ses tours et ses slaloms qu’il dessine pour l’Objectif un «Je t’emmerde» dans le ciel. Ca lui irait bien de faire cette provocation gratuite, cette d’oeuvre d’art invisible, que lui seul pourrait comprendre, que lui seul pourrait raconter, parce qu’il les raconte bien, les histoires – ça fait partie des qualités d’un bon compagnon. Le genre qui tient une soirée de beuverie, qui la mène comme un concert, alternant temps forts et temps morts, et à saluer comme un chef d’orchestre à la fin, laissant les musiciens épuisés.

L’Objectif se découvre.
Mosquito 2 oublie Leader. Il ne le voit pas, de toute façon.
Il a l’impression que rien n’a jamais été aussi facile et aussi évident et aussi vrai. Leader passe en premier, attire, mène la danse. Et laisse son pote faire le casse par derrière.
Le pote, c’est moi. Mosquito 2 ne sait plus s’il aime bien Leader ou s’il l’indiffère. Il ne le déteste pas. Il est énervant souvent mais haïssable, jamais, se dit-il en réussissant l’infiltration.
Il se donne le luxe de penser. Tout est si simple.
Il comprend qu’il ne l’aime ni le déteste. On ne peut aimer ni détester quelqu’un qui ne se découvre pas. On ne peut que l’admirer ou le maudire.
L’infiltration est en cours.
Contact.

«Leader de Mosquito 2. Il veut ma peau. T’as intérêt à tout donner parce que je donne tout.»
«Mosquito 2 de Leader. Je peux même te ramener du rab. Continue, ça rentre comme dans du beurre.»
«Reçu. Fais vite, tant pis pour le rab.»

Leader n’a pas le temps de penser qu’il n’a jamais vraiment pensé à ses hommes. Il pensait trop à lui et à tout le reste pour considérer que ceux qu’il avait de plus proches valaient son attention. C’est ce détachement qui le rendait si particulier et qui l’a naturellement amené à commander.
Mais l’un d’entre eux était mort ce soir. L’un d’entre eux sous ses ordres. Il pensait totalement à se sauver, il pensait totalement à la réussite de la mission, il pensait totalement à Mosquito 1. Il pensait totalement à tout – il était plusieurs ce soir, sauf, et pour une fois, lui-même. Il ne pouvait pas vivre à moitié, aurait-il pu considérer, s’il n’était pas occupé, tout en tentant d’échapper à l’objectif, à dessiner «Mosquito 1», dans le ciel. Un hommage invisible, une oeuvre d’art qui n’appartient qu’à lui. Du moins, il essayait, plus ou moins consciemment. Agir selon une méthode totalement étrangère à l’ennemi. Et s’il ne s’échappait pas, mon Dieu, au moins restera-t-il un souvenir dans le ciel : «Mosquito 1». Plus beau que toutes les plaques ou toutes les médailles.
La vie avait été simple, jusqu’à présent, pour Leader. D’un coup, elle devenait compliquée. Les responsabilités dont il avait la charge, d’un coup, étaient apparues avec la disparition d’un des siens. C’était lourd.

Il en était d’autant plus brillant, cette nuit-là.

L’Objectif perd patience. Ce Mosquito était incompréhensible, décidément. Pourquoi danser ainsi devant moi, sans vraiment attaquer, pourquoi arrêter, recommencer, faire mine de frapper, redanser ? Devant l’Objectif, il se livrait à des arabesques mystérieuses, l’Objectif se rappelait les danses des abeilles ouvrières pour indiquer à ses camarades un champ de fleurs. Il n’arrivait pas à se calmer, les coups portaient dans le vide. Il voulait en finir. Faites ce que vous avez à faire et cassez-vous, avait-il envie de hurler. Mais il le savait déjà, ça ne servait à rien.
D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais voulu ça, ce combat. Jamais. Que pendant longtemps, le calme eût régné ne changeait rien. Depuis qu’il était en Egypte, le combat avait pris, pire que jamais. Il avait compris qu’il devait le mener. Rien n’apporterait la paix.
Cette nuit, sans qu’il n’y ait jamais réfléchi, fut l’heure de la contre-attaque. Il n’y était pas préparé. Mais jamais personne n’est prêt à rien tant qu’il n’agit pas. Non – précisément, la réflexion ne doit pas précéder l’action, elles doivent les accompagner, comme un homme marche, un pas devant l’autre. Action, réflexion, action, réflexion. Les deux marchent ensemble, les deux sont indispensables pour avancer. Trop longtemps il s’est attardé à réfléchir, pour finalement mal agir. Agissons, nous verrons après, pensait l’Objectif. Mon Dieu, quelle fatigue je porte. C’est bientôt la fin de la nuit. Se battre. Se battre. Se battre.

«Leader de Mosquito 2. Mission accomplie, je rentre à la base. Suis chargé. Fais gaffe à ma couverture.»
«Mosquito 2 de Leader. Je fais gaffe et tu fais gaffe. Occupe-toi de toi, je me charge du reste. Over.»

Mosquito 2 redécolle lourdement. Si je rentre avec ça, la nuit n’aura pas été perdue, se dit-il. Quelque chose les unissait, maintenant, Leader et lui : l’absence, la mort, le vide. Leader changeait, avait entendu Mosquito 2. Sa voix, ses paroles, ce qu’il dit : ce n’était pas à cause de l’urgence et du danger. Leader, maintenant, savait que ce n’était pas une vie de jouer avec la mort et ne l’oubliait pas. Il ne l’oublierait plus, précisément.
Lui aussi, Mosquito 2, avait changé. Il comprenait l’importance de ce qu’il faisait. Après tout, si l’on pouvait mourir, c’est que c’était important, n’est-ce pas ?
Mosquito 2 prit conscience de son amitié naissante pour Leader, de l’importance de ce qu’il faisait et de la gravité de la mort au moment où il mourut, lui aussi.

L’Objectif, dans un moment de distraction et de fatigue ultime, avait vu un autre Mosquito s’échapper d’une brèche. Celui-là, je l’aurai, se dit-il simplement et simplement, il l’a eu. Il fut étonnamment facile à tuer. L’Objectif comprit quand il vit ses mains tachées de sang. Ce Mosquito avait eu le temps de boire. Une piqûre minuscule allait le gratter et demain, il l’aurait oubliée. Mais demain était demain et cette nuit, c’était la dernière qu’il laisserait passer. Il avait espéré qu’il s’habituerait, mais ces moustiques cairotes sont vraiment trop sournois. Peut-être regrettent-ils le temps où ils transmettaient la peste au Moyen-Age, brisant l’élan démographique du Caire, condamnant la ville à survivre pendant de longs siècles.
Demain l’Objectif achèterait, comme tout le monde, une bombe anti-moustique et dès que possible, une moustiquaire correcte. Trop de nuits sans sommeil alors que le sifflement du dernier s’éloigne.
Une victoire, enfin.
Le jour se lève.

L’Objectif leur reconnaissait un certain panache. Il n’avait jamais vu de bestioles aussi hargneuses. Pourtant, il avait vécu de nombreuses situations, voyagé dans de nombreux endroits. Il se souvint de la fois où un cafard volant était tombé sur son coussin alors qu’il lisait, le faisant bondir au plafond. C’était à Papeete. Mais même là-bas, les moustiques étaient plus simples. Ils venaient, prélevaient le sang, repartaient. Et sa défense passive, c’est-à-dire son sommeil si dense, suffisait. Il se réveillait le lendemain, frais, et les quelques traces rouges de la nuit disparaissaient dans la journée. Mais ces diptères pervers – Mon Dieu, il n’en avait jamais vu de tels. Ou avait-il changé ? Son sommeil était-il moins lourd ? C’est vrai, ça, après tout. Il avait eu quelques insomnies à Paris. Je dors peut-être moins bien qu’avant, pensa-t-il avant de s’écrouler et d’écraser l’oreiller de toutes les forces de sa fatigue accumulée.
Cons de moustiques, vraiment.
Ce serait cool de leur écrire un petit hommage, rêva-t-il. Leur donner une vie, une matière. C’est vrai, que peut-il se passer dans la tête d’un moustique ? Ses rêves lui racontaient une petite escouade de trois insectes déterminés, un peu philosophes. Des bons gars, des types plus simples, pris dans l’éternel combat entre l’Homme et le Moustique, le Lion et le Moucheron. Un hommage rigolo à Les Nus et les Morts, aux récits de Joseph Kessel. «Y a pas que le journalisme dans la vie», expira Samuel, bienheureux, enfin.

Leader a vu la mort de Mosquito 2 sans comprendre. Il avait tenu, tenu jusqu’au bout. Mais sa fierté l’avait perdu. Il devait faire diversion. Il ne devait pas désespérer l’adversaire. Il fut magnifique, virtuose et souple, peut-être un instant le moustique le plus altier de la terre. Mais il était trop difficile à atteindre. Quand l’Objectif a vu l’autre moustique lent, chargé de sang – «l’idiot, je lui avais dit de ne pas prendre de rab» regrettait Leader –, il l’a tué, tout simplement – trop simplement.
Leader avait toujours vu clair et simple. Mais maintenant, il rentrait seul, à vide – il avait échoué, dans les plus grandes largeurs possibles. Il était vivant. Les autres étaient morts. Il était responsable. Le plan avait marché jusqu’à ce qu’il ne marche plus. Tout simplement – trop simplement.
Oui, c’est vrai, c’est simple, une vie de moustique, pensait-il, à nouveau, sur le chemin du retour. Je ne suis plus Leader si je suis seul. «Je ne suis qu’un petit moustique qui erre dans les rues du Caire», vrombit-il, mélancolique.

2 réflexions au sujet de « Mosquitos »

  1. Tu vis vraiment des aventures extraordinaires !
    Mais j’avoue avoir beaucoup de mal à me considérer du côté des moustiques et à prendre leur parti, même le temps d’un simple récit. Je leur ai trop souvent servi d’objectif !

    Bravo pour ton écriture, en tout cas !

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